Après j’ai voulu un majordome pakistanais, qui ne parle pas français, et qui donc ne comprenne rien quand je m’entretiens au téléphone. Je tenais à préserver ce qui me restait de vie privée, les domestiques sont facilement bavards avec les voisins et les commerçants. Mais je n’ai plus grand monde à qui parler, et plus personne à empêcher de me comprendre. Tous mes vrais amis sont morts, le dernier il y a moins de quinze jours.

Les narrateurs des romans russes ont des valets qui dorment comme des chiens dans des vestibules traversés de courants d’air, aiguisent le fleuret de leurs duels et portent leurs vieux pardessus. Ce sont des ratés, souvent des doubles de leurs maîtres, qui auraient pu l’être à leur place, mais qu’une infortune ne naissance ou un revers, une femme, le jeu, a abaissés à ce rang. Ils sont serviles par lassitude, tout leur être exhale quelques chose de rance. Ils travaillent sans amour et sans précision, cirer les bottes de leurs maîtres ne les enthousiasme même pas.

Mon valet à moi était un tueur en puissance, c’est pour cela que je l’avais choisi. J’étais un homme sur le déclin. J’avais besoin d’un vrai garde du corps, quelqu’un qui me ramasse quand je tombe, m’habille, pince mes jambes quand elles s’engourdissent au point que je ne les sens plus.

Mon valet était tout le contraire du typique valet russe : le moindre des services, il me le procurait avec fougue, comme si ce geste, en l’occurrence me relever de ma baignoire, était du plus crucial intérêt pour lui. C’était peut-être la passion de la haine qui le motivait, je l’ignorais alors.

Convoitait-il au moins mon héritage ? J’avais moi-même hérité de la fortune colossale de mon arrière-grand-père, et j’avais déjà une quantité astronomique de neveux et nièces, de petits-neveux et petites-nièces, secrétaires d’ambassade, directeurs de marketing, avocats, les femmes attachées de presse ou marchandes d’art. Je n’avais aucune affinité avec ce petit monde, et je savais qu’à moins de manigances improbables, comme celle d’adopter mon valet, ce serait mes neveux et nièces que je détestais plus ou moins qui hériteraient de la fortune de mon arrière-grand-père que j’avais commencé à dilapider dans ces voyages au bout du monde avec mon valet.

Pourtant, et je ne me crois pas spécialement radin, j’aime voyager en économique. Même pour Rome, je prends le charter de Nouvelles Frontières à huit cent quatre-vingt-quinze francs. On rencontre des gens beaucoup plus décontractés en seconde classe qu’en première. J’ai toujours été habile à tromper mon monde. Mon valet et moi, nous passons quasi inaperçus. Nous avons l’air de deux jeunes comme les autres, de deux frères. J’ai quatre-vingts ans mais en voyage je porte des chaussures de tennis Nike rembourrées, des jeans serrés, des blousons de cuir, mes Ray Ban cachent mes pattes-d’oie et ma casquette les raccords de bistouri des liftings auxquels par morale je m’astreins tous les cinq ans depuis que j’en ai quarante ; le gommage coûte plus cher que l’opération elle-même, et comme de toute façon il faudra faire recraquer tout ça. J’ai l’impression de vivre une nouvelle jeunesse. J’écoute au walkman les mêmes musiques que mon valet, du rap que je n’apprécie guère, je mâche ses chewing-gums dont les saveurs m’écœurent.

Mon valet est une perle. Jamais, par un regard pour se dédouaner auprès d’une jeune fille étonnée par le couple que nous formons, ou d’un autre vrai jeune qui rechercherait sa complicité, il ne trahirait mon véritable âge, qu’il n’ignore pas quant à lui puisqu’il me déchausse, me relèvre discrètement des sièges trops profonds où j’ai du m’asseoir, enfile presque à ma place les manches de mon blouson trop lourd à endosser, et me fait des piqûres dans ces membres décharnés où il n’y a plus de quoi piquer.

Depuis que j’ai vingt ans, je suis bouleversé par cette situation, par cette posture de la servitude, est-ce à dire que j’aime asservir des êtres ? Les serveurs des tavernes de Bucarest en habit blanc à boutons d’or, les grooms marocains avec leur fez, les chauffeurs de taxi japonais aux gants de coton, les garçons de la Coupole avec le torchon noué à la taille échancré sur le pantalon cintré m’ont toujours paru de la plus grande des élégances, quand ils ne sont pas désespérés par leur sort.

Pourquoi mon valet ne me quitte-t-il pas ? Parfois je me pose la question. Il a tourné ce film comme vedette quand il avait quinze ans, mais son metteur en scène, pour préserver un certain mystère, croyant que cet acteur spontanément miraculeux semblerait prosaïque au public, l’a empêché dans faire la promotion, de passer chez Drucker ou Sabatier comme il l’aurait tant aimé, de poser pour des photos de mode et de répondre aux questions narcissiques de jolies journalistes. Le metteur en scène, pour ne pas se faire voler la vedette car c’est un homme qui assure habilement sa propre publicité, à la fois propulsait comme héros cet inconnu de quinze ans et l’étouffait dans l’ombre pour qu’il soit oublié tout aussitôt derrière le souvenir vague de son personnage. Je dois avouer que je n’ai aucune sympathie pour le metteur en scène en question, c’est lui en quelque sorte qui a découvert mon valet, ce n’est pas moi comme j’en aurais été fier. Moi je n’ai pas fait faire d’essais à mon valet avant de l’embaucher : une simple parole nous a engagés l’un vis-à-vis de l’autre.

Aujourd’hui mon valet a vingt ans, plus personne ne le reconnait dans la rue ni se souvient de lui dans ce film médiocre qui ne repasse jamais à la télévision mais dont nous détenons une cassette que nous visionnons parfois avec un certain plaisir. Mon valet n’avait pas espéré ni même pensé faire une carrière d’acteur. Il aurait plutôt aimé, si je ne m’étais pas mis en travers de son chemin, être mécanicien, ou chauffeur de poids lourds. Âme simple, mais tortueuse puisqu’il reste à mon service depuis quatre ans. (À suivre…)

© Éditions du Seuil (1991)