Né en 1888 à Lisbonne et mort prématurément dans cette même capitale en 1935, Fernando Pessoa est considéré comme l’un des plus grands écrivains portugais. Auteur d’une œuvre complexe, il a créé de nombreux hétéronymes et pseudonymes, certains se distinguant par une production personnelle et une propre bibliographie.

C’est le cas d’Alberto Caeiro, maître naturaliste inventé par Pessoa, dont l’œuvre majeure est Le Gardeur de troupeaux, publié pour la première fois en 1946. « Je n’ai jamais gardé de troupeau », annonce Caeiro, poète du monde et de la nature, berger imaginaire qui guide surtout le troupeau de ses idées. C’est de ce recueil qui tord le cou aux illusions de la pensée qu’est extrait Le Tage, fleuve lisboète d’où appareillèrent les conquistadors, à l’aube des découvertes.

« Nombreux sont ceux qui vivent en nous ;
Si je pense, si je ressens, j’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je suis seulement le lieu
Où l’on pense, où l’on ressent.. »

Ricardo Reis, hétéronyme philosophe de Fernando Pessoa.

XX Le Tage

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon village,
mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village.
parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon village.

Le Tage porte de grands navires
et à ce jour il y navigue encore,
pour ceux qui voient partout ce qui n’y est pas,
le souvenir des nefs anciennes.

Le Tage descend d’Espagne
et le Tage se jette dans la mer au Portugal.
Tout le monde sait ça.
Mais bien peu savent quelle est la rivière de mon village et où elle va
et d’où elle vient.
Et par là même, parce qu’elle appartient à moins de monde,
elle est plus libre et plus grande, la rivière de mon village.

Par le Tage on va vers le monde.
Au-delà du Tage il y a l’Amérique
et la fortune pour ceux qui la trouvent.
Nul n’a jamais pensé à ce qui pouvait bien exister
au-delà de la rivière de mon village.

La rivière de mon village ne fait penser à rien.
Celui qui se trouve auprès d’elle est auprès d’elle, tout simplement.

Fernando Pessoa (1888-1935)
Extrait du recueil Le Gardeur de troupeaux, Alberto Caeiro (1946)
Traduction d’Armand Guibert (1960)