Si la postérité ne l’a guère flatté, Joseph Autran reste un auteur apprécié par les férus de poésie maritime. Une large partie de son œuvre est ainsi inspirée par les voyages, la mer et les marins. A commencer par Le Départ pour l’Orient : ode à M. Alphonse de Lamartine, paru en 1832, son premier ouvrage qui est aussi l’un des plus connus.

poésie marine

Après La Mer : poésies en 1835, Autran récidive en 1852 avec Les Poèmes de la mer, dont est extrait Le Fond de l’océan. Dans une atmosphère dramatique plus ou moins pieuse, l’auteur marseillais nous embarque dans un lieu rarement exploré par la poésie, les entrailles de l’océan.

Poète Joseph AutranLe Fond de l’océan

Soufflez et mugissez, tristes vents de la nuit !
Sombres flots, déchirez et jetez à grand bruit
Votre folle écume au rivage !
Penché vers vous, du bord de ces rocs frémissants,
J’aspire dans mon âme et je bois dans mes sens
Je ne sais quel plaisir sauvage.

Le vieil astre des jours descend à l’horizon,
Il y plonge à demi ; – plus rouge qu’un tison,
Il rougit une mer ardente,
Une mer qui ressemble à ces lacs de l’enfer,
Tels que tu les décris dans ton livre de fer,
Ô vieux maître ! Ô terrible Dante !

Mille oiseaux du rivage encombrent les contours
Ici les goélands, aquatiques vautours,
Fouillant des yeux la vase obscure ;
Là, les hauts cormorans qui courent sur le bord,
Et relèvent, joyeux, leur long bec où se tord
Le poisson pris dans la morsure.

Échevelé, fougueux, le flot de plus en plus,
Se déchaîne; il mugit, il gronde à chaque flux
Comme un tonnerre sur la grève.
Au milieu du fracas, on dirait par moments
Les acclamations et les frémissements
D’un peuple entier qui se soulève !

Ô mer ! Sinistre mer ! N’as-tu donc pas assez
Enfoui de trésors sous ton onde entassés,
Dévoré de pâles victimes ?
Que te faut-il encore ? Que demandent tes cris ?
Faut-il que dans ton sein roulent plus de débris
Que de vagues sur tes abîmes ?

Depuis l’heure où l’espace à, tés eaux fut donné,
Depuis le jour fatal où, comme un nouveau-né
Qui sort du ventre de sa mère,
Tu sortis du chaos et vins battre tes bords,
Tu n’as jamais rendu que de plaintifs accords,
Et roulé qu’une écume amère.

Et jamais les écueils qui rampent sous tes flots
N’ont cessé d’engloutir barques et matelots,
Lourds vaisseaux, fragiles nacelles ;
Et débris dispersés et morts ensevelis
Roulent au fond du gouffre, et, sous tes mornes plis,
Comme un linceul tu les recèles.

Mais un jour est prédit, – inévitable jour, –
Où toi-même, tu dois disparaître à ton tour
Au souffle brûlant de l’Archange,
Où ton abîme, ouvert et nu comme la main,
Sera ce qu’en automne est le creux d’un chemin
Dont on a balayé la fange.

Alors se trahiront aux yeux épouvantés
Tes gouffres, tes ravins, tes sourdes cavités
Qui font le désespoir des sondes :
Régions où jamais un rayon ne descend,
Tartares sous-marins, où va s’épaississant
L’obscurité des nuits profondes.

Là, sur un lit visqueux d’algues et de limons,
Parmi tes polypiers, parmi tes goémons,
Tes fucus aux glauques feuillages,
On verra s’élever, par tas et par monceaux,
Cet éternel butin que plonge sous tes eaux
Chaque saison riche en naufrages :

Ruines de vaisseaux, dont les fortes cloisons,
Jour à jour, lentement, s’écroulent ; cargaisons
Qui croupissent dans leurs entrailles ;
Lourdes ancres, agrès par la rouille mordus ;
Drapeaux, sceptres des rois, qui roulent confondus
Parmi de sordides ferrailles ;

Écrins où l’eau pénètre, en vain cadenassés ;
Masses d’argent et d’or, qui feraient dire : assez !
A tous les mendiants du globe ;
De quoi vous habiller et vous nourrir enfin,
Vous tous, pauvres enfants qui blêmissez de faim
Et-grelottez sans feu ni robe !

Et puis, en des tombeaux de sable et de varech,
Cadavres de marins enveloppés avec
Des bandelettes d’algues vertes ;
Et puis, déchiquetés, dénudés jusqu’à l’os,
Squelettes monstrueux, spectres de cachalots
Et de baleines entr’ouvertes !

Tout ce qu’a dévoré, tout ce qu’a submergé
L’onde, qui ronge encore après qu’elle a rongé
Avec ses dents toujours entières :
Tout ce que ton flot noir ballotte dans ses plis,
Tout ce qui dort, bercé d’un éternel roulis,
Dans tes liquides cimetières !

Voilà quel formidable et lugubre tableau
Apparaîtra, le jour que les voiles de l’eau
Seront repliés par Dieu même ;
Quand la mer, quand le sol, fouillés jusques au fond,
Rendront ce qu’engloutit un néant si profond,
Partout où le trépas nous sème.

Alors, ô mer ! Alors, devant le trois fois Saint,
Tous ceux qui jusque-là reposaient dans ton sein
Se lèveront comme une armée ;
Et toi, comme un torrent dont s’égouttent les flots,
Tu seras pour jamais, dans le dernier chaos,
Sous le sceau de Dieu refermée !

Joseph Autran (1813-1877)
Extrait du recueil Les Poèmes de la mer (1852)

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