Si l’on considère habituellement François Coppée comme un poète sensible qui revendique une fâcheuse tendance à s’émouvoir d’un rien, le dramaturge qui sommeille en lui réserve parfois quelques fresques plus épiques. C’est le cas du Naufragé, paru en 1878 et dans lequel notre poète rapporte l’aventure rocambolesque d’un marin rustre et manchot qui « conte, les soirs d’été, ses histoires navales » à ses acolytes de comptoir.

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Le Naufragé est un poème adressé à Constant Coquelin, l’un des comédiens les plus en vogue de la fin du XIXe siècle pour avoir notamment créé le rôle du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand.
L’acteur français séjourne à la Comédie-Française durant 25 ans, jusqu’en 1884. François Coppée, lui, arrive comme archiviste à la Comédie-Française en 1878. Il y reste également jusqu’en 1884.

François Coppée NaufragéLe Naufragé

À Constant Coquelin.

Devant le cabaret qui domine la rade,
Maître Jean Goëllo, le rude camarade,
Le vieux gabier manchot du bras droit, le marin
Qu’un boulet amputa le jour de Navarin,
La pipe aux dents, buvant son grog par intervalles,
Conte, les soirs d’été, ses histoires navales
Aux pilotins du port attablés avec lui.

« Oui, mes enfants, voilà soixante ans aujourd’hui,
Leur dit-il, que je suis entré dans la marine
Et que j’ai pris la mer sur la Belle-Honorine,
Un trois-mâts éreinté, pourri, tout au plus bon
A brûler, qui faisait voile pour le Gabon,
Avec le vent arrière et la brise bien faite.
J’avais grandi, pieds nus, à pêcher la crevette
Avec un vieux – mon oncle, à ce qu’on prétendait, –
Qui rentrait tous les soirs ivre et qui me battait.
Tout enfant, j’ai beaucoup pâti, je puis le dire;
Mais, une fois à bord, ce fut encor bien pire,
Et c’est là que j’appris à souffrir sans crier.
Primo : notre navire était un négrier,
Et, dès qu’on fut au large, on ne tint plus secrète
L’intention d’aller là-bas faire la traite.
Le capitaine était toujours rond comme un œuf
Et menait l’équipage à coups de nerf de bœuf.
Tous retombaient sur moi; – la chose est naturelle,
Un mousse ! – Je vivais au milieu d’une grêle
De coups; à chaque pas sur le pont, je tremblais,
Et je levais le bras pour parer les soufflets.
Ah ! nul n’avait pitié de moi. C’était bien rude;
Mais dans les temps d’alors, on avait l’habitude
D’assommer un enfant pour en faire un marin;
Et je ne pleurais plus tant j’avais de chagrin.
Enfin j’aurais fini par crever de misère,
Quand je fus consolé par un ami sincère.
Dieu – nous y croyons tous; en mer, il le faut bien! –
Chez ces hommes méchants avait mis un bon chien.
Traité comme moi-même, il vivait dans les transes,
Et nous fûmes bientôt de vieilles connaissances.
C’était un terre-neuve, et Black était son nom;
Noir, avec des yeux d’or; et ce doux compagnon,
Dès lors ne me quitta guère plus que mon ombre.
Et par les belles nuits aux étoiles sans nombre,
Quand il ne restait plus que les hommes de quart,
Accroupi sur le pont avec Black à l’écart,
Dans un recoin formé d’une demi-douzaine
De ballots arrimés près du mât de misaine,
Et mes deux bras passés au cou du brave chien,
Je déchargeais mon cœur en pleurant près du sien.
Oui, je pleurais, bercé par le bateau qui tangue,
Tandis qu’il me léchait avec sa grosse langue.

Mon pauvre Black! Allez! je songe à lui souvent.

Nous avions eu d’abord bonne mer et bon vent;
Mais, un jour qu’il faisait une chaleur atroce,
Notre vieux capitaine – une bête féroce,
C’est vrai, mais bon marin, on ne peut le nier! –
Fit une étrange moue et dit au timonier:

« Vois donc ce grain là-bas… La drôle de visite!… »