En 2005, le navigateur nantais Loïck Peyron prend la plume pour raconter 11 légendes dans un beau livre édité chez Flammarion, Naviguer sur les mers du monde. « L’enfant rêveur que je fus est devenu un navigateur solitaire », annonce-t-il, « mes premières traversées de l’Atlantique, à dix-huit ans, m’ont encore rapproché des marins d’autrefois avec qui j’ai partagé les bonheurs et les inquiétudes de la navigation en haute mer ».

Récit Vaisseau fantôme

Dans Soudain surgit un vaisseau fantôme, le célèbre navigateur nous emmène au XIXe siècle, à l’extrémité sud du continent américain, le dangereux cap Horn, que les voiliers empruntaient pour transporter les marchandises tout autour du globe. C’est là, dans ce cimetière marin malmené par les tempêtes, que capitaines et marins redoutaient de croiser la route de vaisseaux fantômes qui, contre toute attente, pourraient se révéler bien réels…

Soudain surgit un vaisseau fantôme

Livre Loick PeyronAu XIXe siècle, de grands navires de commerce assuraient les liaisons intercontinentales : les cap-horniers et les clippers. Ces bateaux rapides s’affrontaient sur des trajets de plusieurs milliers de kilomètres, qu’ils couvraient en des temps records. A partir de 1848, la course de l’or opposa des voiliers sur le périple New York-San Francisco. Les pépites découvertes en Californie provoquèrent une ruée d’émigrants qui voulaient rallier le nouvel eldorado dans les meilleurs délais. Ni le chemin de fer ni le canal de Panama n’existaient alors : la route la plus courte était donc la plus longue : la mer. Même si un bateau sur dix ne parvenait pas à destination, capitaines et armateurs étaient prêts à tout pour transporter chercheurs d’or et approvisionnement. Les premiers à recourir aux recueils de statistiques sur les vents dominants, établis par la marine américaine, gagnèrent un temps précieux : moins d’une centaine de jours étaient désormais nécessaires, au lieu des cent cinquante jours habituels. La course du blé mettait aux prises des voiliers qui allaient en Australie cherche la première récolte pour revenir, via le cap Horn, la vendre en Grande-Bretagne au meilleur prix. Les clippers naviguaient au portant toutes voiles dehors : ils profitaient des ouragans qui soufflaient de l’ouest, bravaient les coups de mer et risquaient le pire pour gagner une minute. La course du thé donnait également lieu à de belles empoignades. En 1866, trois clippers partirent en même temps du port chinois de Fou-tcheou. Moins de cent jours après, le Taeping s’amarrait à Londres, devançant l’Ariel de trente minutes et le Serica de deux heures seulement ! La fortune des armateurs dépendait bien de chaque minute gagnée.
Ces courses commerciales avaient pour point commun de transiter par le cap Horn, situé à l’extrémité sud de l’Amérique. Dans ces parages, les tempêtes d’ouest étaient quotidiennes. Ballotés par une houle puissante, les cap-horniers pouvaient rester plusieurs semaines à louvoyer aux abords de la Terre de Feu avant de réussir à doubler le cap Horn face au vent. Réduire la voilure exposait à augmenter la dérive. Forcer la toile pouvait conduire au naufrage. Certains capitaines préféraient abandonner et faire le tour du monde par l’est.
Affronter la tempête qui obligeait à mettre à la cape, le vent qui soufflait en furie et déchirait les voiles, les grains de neige, les glaces flottantes, la mer qui embarquait plus vite que les dalots ne pouvaient l’évacuer, tout cela n’était rien face au risque de croiser un vaisseau fantôme… Pas le Hollandais volant, qui dérivait depuis trois siècles dans l’Atlantique Nord, ni le Navire errant des pirates, un brick condamné par Dieu à divaguer sur les mers, et auxquels les marins ne croyaient pas vraiment. Mais un vrai navire, connu et immatriculé, comme ce clipper chargé de thé, abandonné par son équipage, car il coulait, et que plusieurs bateaux aperçurent flottant, alors que tout le monde le pensait perdu. Il effraya bien des matelots avant de s’échouer sur la côte argentine, où l’on se rendit compte que la cargaison de thé avait, en gonflant, bouché la voie d’eau, et permis au navire de naviguer au gré des courants.
Un autre bateau inspirait de la crainte. Le baleinier Resolute avait brisé ses amarres pendant que son équipage était à terre. Il dériva pendant quatre ans, et les capitaines redoutèrent de couper la route de ce bateau désemparé jusqu’à ce qu’il fût arraisonné près du cap Horn.
Mais le plus terrifiant de ces vaisseaux errants fut le Marlborough, un trois-mâts carré qui s’en revenait de Nouvelle-Zélande chargé de viande de mouton. Il disparut subitement en avril 1890 dans les parages de l’île Desolacion. Malgré plusieurs témoignages de marins qui croyaient l’avoir entrevu, les recherches furent vaines ; sans doute s’était-il fracassé sur les bas-fonds qui parsèment la côte de la Terre de Feu. Il réapparut pourtant au même endroit vingt-trois années plus tard, sous voiles. Quand un cap-hornier le découvrit, le Marlborough semblait naviguer malgré son gréement moisi. Un squelette tenait la barre…

Loïck Perron
Extrait de Naviguer sur les mers du monde (éditions Flammarion, 2005).
Illustrations de Sylvain Bourrières.

Le cap-hornier et le clipper

Les cap-horniers étaient gréés soit en trois ou quatre-mâts barques, portant sur leur artimon des voiles auriques, soit en phare carré, sans voiles auriques.
Les clippers, dont le nom signifie « qui coupent les flots », étaient des trois-mâts fins de carène taillés pour la vitesse. L’un des plus célèbres, le Cutty Sark, portait 3 000 m2 de voilure.

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