1829. Victor Hugo séjourne au Château des Roches de Bièvres, au sud-ouest de Paris, avec sa femme Adèle et leurs trois enfants Léopoldine, Charles et François-Victor. C’est là que le jeune poète rencontre un modèle : « Je veux être Chateaubriand ou rien ». Et qu’il rédige ses premières grandes œuvres. Hugo est encore bien loin des vers de combats, mais du lyrisme transpire déjà un fort penchant pour l’épique et le théâtre.

Poème voyageur

À un voyageur, extrait des Feuilles d’automnes qui seront publiées deux ans plus tard, met ainsi en scène le voyage de la vie. Comme un hommage à la mort de sa mère Sophie Trébuchet en 1921, la disparition prématurée de son fils Léopold en 1923 et le décès de son père, Joseph Léopold Sigisbert Hugo, en 1928.

À un voyageur

Ami, vous revenez d’un de ces longs voyages
Qui nous font vieillir vite, et nous changent en sages
Au sortir du berceau.
De tous les océans votre course a vu l’onde,
Hélas ! et vous feriez une ceinture au monde
Du sillon du vaisseau.

Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie.
Partout où vous mena votre inconstante envie,
Jetant et ramassant,
Pareil au laboureur qui récolte et qui sème,
Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même
Quelque chose en passant !

Tandis que votre ami, moins heureux et moins sage,
Attendait des saisons l’uniforme passage
Dans le même horizon,
Et comme l’arbre vert qui de loin la dessine,
A sa porte effeuillant ses jours, prenait racine
Au seuil de sa maison.

Vous êtes fatigué, tant vous avez vu d’hommes !
Enfin vous revenez, las de ce que nous sommes,
Vous reposer en Dieu.
Triste, vous me contez vos courses infécondes,
Et vos pieds ont mêlé la poudre de trois mondes
Aux cendres de mon feu.

Or, maintenant, le cœur plein de choses profondes,
Des enfants dans vos mains tenant les têtes blondes,
Vous me parlez ici,
Et vous me demandez, sollicitude amère !
– Où donc ton père ? où donc ton fils ? où donc ta mère ?
– Ils voyagent aussi !

Le voyage qu’ils font n’a ni soleil, ni lune ;
Nul homme n’y peut rien porter de sa fortune,
Tant le maître est jaloux !
Le voyage qu’ils font est profond et sans bornes,
On le fait à pas lents, parmi des faces mornes,
Et nous le ferons tous !

J’étais à leur départ comme j’étais au vôtre.
En diverses saisons, tous trois, l’un après l’autre,
Ils ont pris leur essor.
Hélas ! j’ai mis en terre, à cette heure suprême,
Ces têtes que j’aimais. Avare, j’ai moi-même
Enfoui mon trésor.