En 1893, Paul Verlaine est au sommet de sa gloire. Dans les cercles littéraires, on le surnomme le « prince des poètes ». Mais à trois ans de sa mort, le poète maudit vit en pleine déchéance. Alcoolique, diabétique et victime d’ulcères à répétition, il traîne de bars en hôpitaux et ne donne plus guère que quelques conférences. Et c’est lors d’un voyage professionnel en Angleterre, au mois de novembre, qu’il compose le Mal de mer, qui paraît dans la Revue blanche au mois d’avril 1894.

« Courageux et beau,
le marin lutte contre l’eau »

Remanié, le poème sera republié sous le titre Conquistador dans le Pall Mall Magazine de novembre 1894. Il s’inscrit dans ses Poèmes divers (1890-1896). Le 8 janvier 1896, alors qu’il n’a que 51 ans, Paul Verlaine succombe à une pneumonie aiguë au 39 rue Descartes, dans le Ve arrondissement de Paris.

Citation mer poète mauditConquistador

Mon cœur est gros comme la mer
Pour avoir quitté l’être cher,
Gros comme elle et comme elle amer.
La mer, il faut que je la prenne,
Le cœur brave et l’âme sereine,
Bien que m’exilant de la reine.
M’exilant, mais pour revenir
Plus heureux, me dit l’avenir,
Encore que le souvenir…

Mais mon cœur est gros comme l’onde
Soulevée en masse profonde,
Sein immense où s’endort le monde.
Or sans frayeur que d’être loin
De l’être si cher, et sans soin
Autre que son moindre besoin.

Je m’embarque par la tempête
Dans cette espérance inquiète
Du trésor dont je suis en quête.
Pour le lui rapporter gaiement
Or, argent, perle, diamant,
Avec mon cœur en supplément…

L’eau fait rage, la mer est grosse,
Terrible, et s’abaisse et se hausse.
Tantôt basse comme une fosse,
Tantôt s’érigeant en tombeau.
Tandis que, courageux et beau,
Le marin lutte contre l’eau.
Mais pendant l’ouragan sans trêve.
Bercé comme un enfant qui rêve,
Que la mer se creuse ou se lève.

Voyant en songe des tas d’or
Emplis d’infinis corridors,
Pour ma souveraine, je dors…

Paul Verlaine (1844-1896)
Extrait de Poèmes divers (1893)

© Miss & Mister Corail / DR

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