En 1840, Théophile Gautier entreprend un grand périple au-delà des Pyrénées, guidé par les « Contes d’Espagne et d’Italie » d’Alfred de Musset et les « Orientales » de Victor Hugo, son mentor. Un voyage passionnant dont le poète rapporte un carnet d’impressions, « Voyage en Espagne », et de nouveaux écrits marqués par la fraîcheur du regard, un enthousiasme débordant et la justesse du vers qui donneront naissance, en 1845, à la publication des « Poésies complètes », dont sont extraits nos Matelots.

Poème sur les matelots

Les matelots

Sur l’eau bleue et profonde
Nous allons voyageant,
Environnant le monde
D’un sillage d’argent,
Des îles de la Sonde,
De l’Inde au ciel brûlé,
Jusqu’au pôle gelé…

Les petites étoiles
Montrent de leur doigt d’or
De quel côté les voiles
Doivent prendre l’essor ;
Sur nos ailes de toiles,
Comme de blancs oiseaux,
Nous effleurons les eaux.

Nous pensons à la terre
Que nous fuyons toujours,
À notre vieille mère,
À nos jeunes amours ;
Mais la vague légère
Avec son doux refrain
Endort notre chagrin.

Le laboureur déchire
Un sol avare et dur ;
L’éperon du navire
Ouvre nos champs d’azur,
Et la mer sait produire,
Sans peine ni travail,
La perle et le corail.

Existence sublime !
Bercés par notre nid,
Nous vivons sur l’abîme
Au sein de l’infini ;
Des flots rasant la cime,
Dans le grand désert bleu
Nous marchons avec Dieu !

Théophile Gautier (1811-1872)
Les Matelots
Extrait des Poésies complètes (1845).

© Miss & Mister Corail / DR

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