Le 16 octobre 1984, le corps du petit Grégory est découvert, tête, pieds et poings liés dans la Vologne, une rivière du département des Vosges. Plus de 30 ans plus tard, cette affaire semée d’improbables rebondissements apparaît comme l’un des plus grands fiascos de notre histoire judiciaire. Retour sur une enquête emprunte d’erreurs et de négligences qui continue de défrayer la chronique.

Affaire Grégory

Affaire Grégory lettre17 mai 1983 : le corbeau
Les grands-parents paternels de Grégory reçoivent une lettre anonyme menaçant directement l’enfant. Depuis 1981, les parents et les grands-parents de Gregory sont victimes d’une forte jalousie familiale et de harcèlements : dégradations, lettres et appels anonymes du « corbeau ».

16 octobre 1984 : la disparition de Grégory
En fin d’après-midi, la mère de Grégory, Christine Villemin, s’aperçoit que l’enfant qui jouait dans le jardin a disparu et alerte la police. Le corps du petit garçon est retrouvé en soirée, plaqué contre un barrage dans la Vologne, mains et pieds liés. Dans le même temps, une lettre anonyme est postée pour revendiquer l’assassinat.

31 octobre 1984 : l’arrestation du couple Laroche
Après de nombreux tests graphologiques effectués sur les proches et la famille, les experts estiment que Bernard Laroche, l’oncle du petit Grégory, pourrait être le corbeau. Bernard et sa femme Marie-Ange Laroche sont arrêtés mais fournissent un alibi et sont libérés le lendemain.

2 novembre 1984 : Murielle Bolle placée en garde à vue
Interrogée par les gendarmes, Murielle Bolle, 15 ans, incrimine son beau-frère Bernard Laroche, chez qui elle vit. Elle déclare qu’ils sont allés ensemble en voiture à la maison des Villemin et en seraient repartis avec Grégory. Une fois arrivés au village de Docelles, l’homme serait parti avec Grégory puis serait revenu seul.

Murielle Bolle et Bernard Laroche

5 novembre 1984 : Bernard Laroche inculpé d’assassinat
Le lundi 5 novembre, Murielle Bolle réitère ses accusations devant le juge d’instruction, qui inculpe immédiatement Bernard Laroche d’assassinat, bien que le dossier ne comporte ni rapport d’autopsie, ni conclusions d’expertises. La garde à vue de Bolle est levée et la jeune fille réintègre le milieu familial.

6 novembre 1984 : Murielle Bolle revient sur ses aveux
Devant le juge d’instruction, Murielle Bolle soutient que les gendarmes ont fait pression sur elle et revient sur sa première version. Elle déclare devant les caméras : « Mon beau-frère (Bernard), il est innocent. C’était un piège et j’ai tombé dedans. À 5 heures, j’étais dans le car. J’avais peur des gendarmes. Ils ont profité que j’étais toute seule. »

4 février 1985 : libération de Bernard Laroche
Contre l’avis du ministère public d’Épinal, le juge Jean-Michel Lambert libère Bernard Laroche. Sa femme Marie-Ange réclame en vain la protection de la gendarmerie après que le père de Grégory, Jean-Marie Villemin, ait annoncé devant des journalistes son intention de tuer Bernard Laroche.

29 mars 1985 : Jean-Marie Villemin abat Bernard Laroche
En début d’après-midi, Bernard Laroche rentre chez lui avec sa femme et son fils Sébastien. Alors qu’ils rentrent par le garage, Jean-Marie Villemin s’approche de son cousin, armé d’un fusil de chasse, et l’abat. Avant de s’écrouler, Bernard Laroche assure à Villemin que ce n’est pas lui qui a tué l’enfant.

5 juillet 1985 : Christine Villemin inculpée d’assassinat
Le juge Lambert inculpe Christine Villemin d’assassinat. Selon des rumeurs, elle aurait été vue à la poste le jour du drame et une nouvelle expertise en écriture indique qu’elle pourrait être le corbeau. De plus, des cordelettes identiques à celles ayant servi à l’assassinat de Grégory sont retrouvées au domicile familial.

AFFAIRE GREGORY VILLEMIN

16 juillet 1985 : les Villemin entament une grève de la faim
Alors qu’elle est enceinte de six mois, Christine Villemin entame avec son mari une grève de la faim pour protester contre son inculpation et son incarcération. Le 16 juillet, face à l’insuffisance des motifs de mise en détention, la justice prononce sa remise en liberté. « On va croire que j’ai manigancé le coup alors que j’ai tout perdu », dit-elle.

11 octobre 1988 : non-lieu pour Murielle Bolle
A la suite de la procédure engagée en 1985 par les Villemin contre Murielle Bolle, la cour d’appel de Dijon confirme l’ordonnance de non-lieu. La justice estime alors qu’il est « en l’état impossible » d’inculper la jeune femme et relève que l’intention criminelle de Bolle semble exclue.

3 février 1993 : non-lieu pour Christine Villemin
Après des années de procédure, Christine Villemin bénéficie d’un non-lieu. La cour d’appel de Dijon précise que « l’enquête a été rendue difficile par les insuffisances des investigations initiales, les multiples erreurs de procédure, la rivalité entre la police et la gendarmerie, les querelles des spécialistes et la médiatisation extrême de ce drame mystérieux ».

16 décembre 1993 : Jean-Marie Villemin condamné puis libéré
Jugé en novembre à Dijon pour l’assassinat de Bernard Laroche, Jean-Marie Villemin est condamné à seulement cinq ans de prison dont un avec sursis, mais il est libéré deux semaines après l’annonce du verdict. Là encore, ce verdict tient compte des dysfonctionnements de l’instruction conduite par le juge Lambert.

19 avril 2000 : première réouverture de l’enquête
En 2000, la procureur de la République de Dijon, Hélène Magliano, ordonne la réouverture de l’enquête, relancée par l’analyse de l’ADN présent sur le timbre qui aurait pu conserver la salive du corbeau. Mais ces analyses n’aboutissent pas et la justice conclut il n’y a lieu de poursuivre quiconque.

Affaire Grégory Murielle Bolle

9 juillet 2008 : deuxième réouverture de l’enquête
Alors que l’Etat a été condamné pour inaptitude à remplir sa mission auprès de Marie-Ange Laroche, Murielle Bolle et les époux Villemin, la cour d’appel de Dijon annonce la réouverture de l’instruction judiciaire pour procéder à de nouveaux tests ADN jugés inexploitables en 2000.

22 octobre 2009 : les tests ADN échouent
L’expertise des tests ADN révèlent la présence de deux ADN, d’un homme et d’une femme, sur un courrier adressé par le corbeau au grand-père de Grégory en 1985. Mais les scellés endommagés ne sont plus exploitables et les traces identifiées ne correspondent à aucune des 150 personnes concernées par l’affaire.

1er septembre 2012 : les analyses de la voix du corbeau échouent
Alors que tous les tests ADN ont échoué, l’expertise de la voix du corbeau est demandée par l’avocat des époux Villemin. Ces analyses vont révéler les voix d’un homme et d’une femme mais là encore ne permettent d’identifier personne. Pour tous, l’espoir de connaître un jour la vérité s’éloigne encore un peu plus.

14 juin 2017 : premières gardes à vue
Plus de 30 ans après les faits et grâce aux avancées technologiques en matière d’analyses criminelles, cinq personnes sont mises en garde à vue ou entendues comme témoins. Il s’agit des grand-oncle et grand-tante paternels de Grégory, Marcel et Jacqueline Jacob, l’épouse de l’oncle de Grégory, Ginette Villemin, et les grands-parents paternels de l’enfant, Albert et Monique Villemin.

28 juin 2017 : Murielle Bolle replacée en garde à vue
Murielle Bolle est de nouveau placée en garde à vue pour complicité d’assassinat, non-dénonciation de crime et mise en examen pour enlèvement de mineur de moins de 15 ans suivi de mort. Murielle Bolle sera remise en liberté sous contrôle judiciaire le 4 août suivant.

Juge Lambert

11 juillet 2017 : le juge Lambert se suicide
Surnommé « le petit juge », Jean-Michel Lambert se suicide à son domicile à l’aide d’un sac plastique sur la tête noué avec une cravate. Dans une lettre adressée à L’Est républicain, il déclare ne plus avoir la force de se battre et réitère ses certitudes sur l’innocence de Bernard Laroche et la culpabilité de Christine Villemin.

5 décembre 2017 : le procureur général reçoit des menaces de mort
La radio France Inter révèle l’existence d’une lettre anonyme reçue le 11 août par Jean-Jacques Bosc, dans laquelle le procureur général de la cour d’appel de Dijon est menacé de mort par le « corbeau ». Une fois encore, les analyses de cette lettre n’incriminent aucun des nombreux profils concernés par l’affaire.

16 mai 2018 : annulation des mises en examen
Un arrêt de la chambre de l’instruction de Dijon annule les mises en examen de Murielle Bolle et des époux Jacob, levant ainsi tout contrôle judiciaire. Le 16 novembre, le Conseil constitutionnel rend un avis favorable à Murielle Bolle sur une question prioritaire de constitutionnalité relative aux droits des mineurs. Pour tous, le fiasco judiciaire continue.

Affaire Grégory : ces erreurs qui ont mené au fiasco judiciaire

Affaire Grégory presseSi l’affaire Grégory est depuis longtemps considérée comme l’un des plus grands fiascos judiciaires, c’est parce que l’enquête a subi de multiples dysfonctionnements.

– L’autopsie du petit Grégory, jugée incomplète et bâclée, n’a pas permis de déterminer si l’enfant est mort noyé avant d’être jeté dans la Vologne ou s’il y a été jeté vivant.

– Le 5 novembre 1984, le juge Lambert lève la garde à vue de Murielle Bolle sans prendre la précaution de l’isoler de son milieu familial. Deux jours plus tard, la jeune fille se rétracte.

– Le 4 février 1985, le juge Lambert libère Bernard Laroche. Son épouse Marie-Ange, réclame en vain la protection de la gendarmerie pour son mari. Le vendredi 29 mars, Jean-Marie Villemin abat Bernard Laroche, personnage clé dans cette affaire.

– Le 5 juillet 1985, le juge Lambert inculpe d’assassinat la mère de Grégory, Christine Villemin, sur la base de rumeurs et une expertise en écriture la désignant comme pouvant éventuellement être le corbeau.

– La mise en accusation de Christine Villemin et plus globalement le fiasco judiciaire sont le résultat d’un concours de circonstances indépendantes de l’enquête, parmi lesquelles l’incroyable emballement médiatique et la rivalité entre la gendarmerie et la police, qui aurait souhaité prendre le contre-pied de l’enquête des gendarmes.

© Miss & Mister Corail / DR

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