Paré de ses plus fastes atouts, le Titanic arbore fièrement la traversée de l’Atlantique Nord. Mais en cette nuit du 15 avril 1912, le « géant des mers » va trouver sur sa route un « géant de glace » qui, à la stupéfaction générale, va réduire à néant celui que l’on croyait insubmersible.


Tard dans la nuit du dimanche 14 avril, l’impensable va se produire. Vers 23 heures, après un faste dîner dans une atmosphère ouatée, les passagers du Titanic se dispersent et regagnent leurs cabines. Mais pour la première fois depuis le départ, les vibrations de l’énorme bâtiment sont perceptibles. Les machines sont poussées à leur maximum et jamais le Titanic n’a navigué aussi vite. Quelques 464 milles parcourus le premier jour, 519 le deuxième et 546 le troisième. Le nombre de tours de machine est progressivement passé de 70 à 76 car le capitaine Smith compte atteindre une vitesse de croisière de 24 nœuds.
A l’Etat-major, les discussions portent également sur la présence de glaces signalées dans la journée au nord et au sud de la route suivie par le navire. Il s’agit-là d’une présence normale sur cette partie de l’itinéraire où s’achève, sous l’impulsion du courant du Labrador, la dérive des grands icebergs détachés de la côte occidentale du Groenland. Les conditions météorologiques sont cependant excellentes, pas de brume, mais la nuit est noire, sans clair de lune. L’absence de brise et de houle empêche toute signalisation de la présence de blocs de glace flottants.

Le Titanic face à l'iceberg

« Iceberg droit devant ! »

Installés dans la hune du grand mât à 30 mètres de haut et reliés à la passerelle par téléphone, les deux veilleurs Fleet et Lee scrutent le peu d’horizon qui leur est accessible avec vigilance, malgré le froid qui les engourdit. Vingt minutes avant la fin de la veille, à 11h40 plus exactement, Fleet et Lee se penchent soudain en avant, les yeux écarquillés… Aucun doute… Trois coups de cloche… « Iceberg droit devant ! »
Sur la passerelle, le premier lieutenant Murdoch réagit immédiatement et commande « la barre à bâbord toute ». Les machines sont stoppées, la marche arrière actionnée, mais durant quelques secondes qui paraissent interminables, la navire ne réagit pas. L’iceberg se rapproche dangereusement. Très lentement, le Titanic commence enfin à se déporter vers la gauche. Trop tard, le choc est inévitable. L’avant du paquebot heurte la glace, qui va progressivement racler tout le long de la coque.
Si les chocs sont pratiquement imperceptibles depuis l’intérieur des cabines, Murdoch commande par sécurité la fermeture des portes étanches, condamnant ainsi sans le savoir une partie des techniciens. Car l’eau glaciale de l’Atlantique Nord a déjà envahi les cales. Alors que l’immense iceberg disparaît déjà dans la nuit, le capitaine Smith est réveillé et demande un rapport.

Le Titanic heurte un iceberg

« Une heure et demie de survie » avant le naufrage

Thomas AndrewsQuant Andrews arrive à son tour, il prend immédiatement conscience de la gravité de la situation. Le Titanic peut survivre à l’inondation de deux ou trois compartiments principaux, peut-être quatre mais pas davantage. L’iceberg a percé des voies d’eau jusqu’au sixième compartiment, celui des chaufferies. les cloisons étanches ne dépassant pas le pont E, l’eau va passer progressivement par-dessus celles-ci tandis que le bateau s’enfoncera inéluctablement dans l’océan.
Le calcul mathématique est simple, le navire est perdu. Et les pompes ne feront que retarder la funeste échéance. Andrews prévoit au maximum une heure et demie de survie au paquebot avant qu’il ne disparaisse dans les eaux glacées. Mais déjà, l’homme a pris un temps de retard sur la menace des éléments.

2021946 Titanic

Panique à bord de la troisième classe

Capitaine SmithAlors que l’Etat-major n’y croit pas encore et que les passagers de première et deuxième classes se prélassent dans leurs salons, les mécaniciens rescapés, chassés par la montée des eaux, refluent au niveau des structures de troisième classe, qui a déjà les pieds dans l’eau et où la panique ne met pas longtemps à s’installer. Le capitaine Smith donne des directives pour éviter une explosion de chaudières, fournir l’énergie nécessaire aux pompes et à l’éclairage, préparer les canots de sauvetage et demande aux deux jeunes opérateurs du poste de TSF d’envoyer un CQD (signaux de détresse).
Le navire commence à pencher et Andrews s’alarme de la lenteur des opérations. Alors que les passagers de première classe sont avertis avec la plus grande délicatesse qu’ils doivent rejoindre le pont, la tâche est plus expéditive en deuxième classe. Quant à ceux de troisième, ils restent canalisés dans les étages inférieurs, cherchant aune sortie, rebroussant chemin et finissant par se perdre dans les couloirs interminables du navire. La majorité d’entre eux ne parlent pas un mot d’anglais et sont donc incapables de déchiffrer les panneaux indicateurs.

The band plays on as the Titanic sinks – a still from the 1958 film A Night To Remember

Sur le pont, un orchestre joue

Sur le pont, en revanche, l’ambiance est très mondaine. Un orchestre joue. Les passagers de première classe commencent à embarquer dans les canots, lentement, car pourquoi risquer de se mouiller alors que le Titanic est « insubmersible ». Les officiers eux aussi sont confiants, car on a cru apercevoir, à quelques milles de là, les feux d’un autre bateau.
Dans la cabine de TSF, les opérateurs sont moins optimistes. Si trois navires ont répondu aux messages de détresse (le Frankfurt, le Carpathia et l’Olympic), le plus proche est à plus de quatre heures de navigation. Le capitaine Smith demande alors que soit lancé le nouveau signal de détresse prévu par la conférence de Berlin de 1906. A 0h45 intervient ainsi le premier « SOS » de l’Histoire.
Les canots de sauvetage commencent maladroitement leur descente le long de la coque noire haute de 25 mètres, avec à bord des femmes, des enfants et des passages de première classe. Le paquebot commence à pencher dangereusement vers l’avant. Sur le pont, la situation devient confuse. S’agirait-il bien d’un adieu et non d’un simple au revoir… L’Etat-major hausse le ton pour accélérer les évacuations.

Les canots du Titanic

« Titanic ne répond plus »

Evacuation du TitanicThomas Andrews reste sans doute le plus actif, n’hésitant pas à parcourir les différentes parties supérieures du bateau à la recherche de personnes égarées. Une foule dense pénètre alors sur le pont. Les passagers de troisième classe affluent de tous côtés, menacés par la montée de l’eau, et entendent bien trouver leur place à bord des canots de sauvetage. Alors que l’orchestre continuer de jouer, le désordre s’installe et des coups de feux sont tirés. Mais tous les canots sont bientôt partis.
Au large, les chanceux occupants des embarcations, dont certaines sont à moitié vides, prennent réellement conscience de l’ampleur du désastre. En cette nuit du 15 avril, le Titanic apparaît dans toute sa majesté, brillant de tous ses feux. Mais le bateau est blessé à mort, avec à son bord des centaines de passagers. A 2h20, l’Olympic signale à tous : « Titanic ne répond plus. »

Naufrage du ?Titanic?

Les passagers du Titanic face à l’enfer

L’agonie du mastodonte a en effet commencé. Sur la passerelle, le capitaine Smith dégage l’équipage de toute responsabilité, libre de lutter pour sa survie. Des radeaux de fortune sont érigés tandis que des personnes se jettent à l’eau pour tenter de rejoindre les canots à la nage. La grande majorité d’entre eux vont se tuer en heurtant les parois inclinées du paquebot ou au contact avec les eaux glaciales de l’Atlantique Nord.
La mer monte alors à l’assaut de la passerelle après avoir submergé la plage avant, envahissant insidieusement tous les ponts et affleurant le premier palier de la grande descente. Des détonations sourdes se font entendre, « le géant des mers » est pris de convulsions. L’avant du paquebot plonge dans l’océan. L’arrière se soulève, laissant apparaître les énormes hélices et le gouvernail.
Un véritable scénario catastrophe commence pour les passagers, confrontés à l’enfer. Une énorme lame balaye le dessus de la passerelle, emportant avec elle des dizaines de personnes. D’autres s’accrochent tant bien que mal aux bastingages ou au câbles. Quant à ceux qui sont restés à l’intérieur du bateau, ils ne sont déjà plus que de vulgaires cadavres malmenés par les courants qui parcourent de part en part ce qu’il reste du paquebot.

Le naufrage du Titanic

Le Titanic se brise en deux

L’inclinaison s’accentue. Le Titanic se brise et pivote sur lui-même. L’arrière émerge à 45 degrés. Des centaines de passagers s’amassent vers l’arrière pour s’agripper aux rambardes, rampes d’escaliers ou tout ce qu’ils peuvent trouver pour ne pas tomber. Une cheminée se met à craquer et s’abat brutalement sur des dizaines de naufragés, provoquant une vague qui fait chavirer les radeaux environnants. Comme un véritable coup de tonnerre, les chaudières se détachent de leurs socles et viennent crever la coque, plongeant le Titanic dans l’obscurité.
La coque est à présent à la verticale, dressée comme un immense menhir qui se découpe à la perfection sur un ciel constellé de milliers d’étoiles. Depuis les canots, les rescapés assistent médusés à la fin du géant. Après quelques minutes interminables, l’arrière du bateau s’enfonce pour disparaître définitivement dans les profondeurs, entraînant hommes, femmes et enfants dans les abysses de l’Atlantique Nord.

Le naufrage du Titanic

Une immense clameur

A peine le navire a-t-il disparu qu’une immense clameur se fait entendre, qui hantera durant des années les nuits des survivants. Ce sont des cris de souffrance de centaines de passagers jetés brutalement à la mer, plongés dans une eau à la limite de la congélation. Mis à part quelques membres de l’Etat-major, personne ne se doutait qu’il n’y aurait pas assez de canots de sauvetage et que près des deux tiers des occupants du navire allaient connaître une affreuse agonie.
Si parmi les rescapés la stupeur est grande, bien peu cependant tentent de se rapprocher du lieu du désastre pour tenter de sauver quelques âmes de plus. Sur l’embarcation 6, le quartier-maître Hitchins menace même certaines occupantes qui veulent aller récupérer leurs maris. Le canot 1, qui ne contient que douze personnes, ne bouge pas.
Seul l’officier Lowe, à la tête du canot 14, fait preuve de clairvoyance et d’humanisme. Il rassemble les embarcations les plus proches, les attache ensemble et répartit les passagers de manière à pouvoir repartir avec un canot vide à la recherche de survivants. Il n’hésitera pas, pour cela, à bousculer certaines dames qui refusent de changer d’embarcation : « Allons, grouillez-vous, ma petite dame ! »

Panique à bord des canots du Titanic

Un océan de cadavres congelés

A la tête d’une dizaine de volontaires, Lowe donne l’ordre de retourner sur le lieu de la catastrophe. Mais il est trop tard. Le spectacle est dantesque. Les cris de détresse se sont faits plus faibles et l’embarcation heurte sourdement des cadavres congelés, soutenus par leurs gilets de sauvetage. C’est un véritable royaume des morts. Seuls quatre naufragés encore vivants sont récupérés, dont un qui finira par mourir de froid au bout d’une heure. Quelques appels à l’aide subsistent, mais Lowe ne parvient pas à les localiser et abandonne les recherches.
Dans les autres canots, l’heure est au recueillement, à l’inaction. Là encore, seul Lowe se hasarde à redresser le mât et à mettre en place la voile de secours. Sur les radeaux, le sort des rescapés n’a rien d’enviable. Ce sont des miraculés. Le deuxième officier Lightoller, qui a été aspiré par le paquebot dans les profondeurs pendant deux minutes interminables, a réussi à remonter à la surface et à se réfugier sur une embarcation retournée.
Charles Joughin, le chef du service de boulangerie, lui aussi aspiré par le bateau, a nagé pendant deux heures à l’aveuglette pour finalement trouver un radeau. Il expliquera sa résistance au froid par une absorption massive de whisky avant le naufrage. Une femme, la seule, tremble de froid sur l’un des radeaux. Dans la panique, la concurrence a été rude pour sauver sa place.

Les survivants du Titanic

En attendant le Carpathia…

La nuit s’écoule doucement. Les canots se réunissent par grappes. A bord, la solidarité s’organise bien que l’harmonie ne soit pas toujours de rigueur. Déséquilibrages, crises de nerfs ou de larmes, injures… Il y en a pour tous les goûts. A bord du canot 9, une passagère n’arrête pas de faire sonner son réveil. Sur le 8, une femme en délire ne cesse d’appeler son fils alors qu’il n’était pas à bord du Titanic. (Lire la suite)

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© Miss & Mister Corail / DR

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