Décédé en 1962 à la suite d’un accident de voiture, Jean-René Huguenin a marqué le monde littéraire avec un seul roman, « La Côte sauvage », paru deux ans plus tôt. Retour sur un ouvrage devenu immédiatement chef-d’oeuvre et sur un auteur emblématique dont la disparition laisse le lecteur, encore aujourd’hui, très désappointé.

Le cinéma a James Dean, la littérature a Jean-René Huguenin. Les destins de ces deux jeunes étoiles disparues prématurément sont en effet étrangement parallèles. Comètes fulgurantes et étranges, leur fougue fraîche et passionnée s’est imposée contre la médiocrité et la sécheresse de leur temps et a été brutalement interrompue au sommet de leur gloire par un tragique accident au volant d’une voiture rapide.
Mais alors que la renommée du premier n’est plus à faire, il est très hasardeux d’espérer en apprendre davantage sur Jean-René Huguenin. « Quand on s’adresse à son éditeur pour qu’il vous cède quelques photos et informations, on s’en retourne déçu et incrédule. Si l’on demande une interview à Edern Hallier ou à Sollers, fondateurs en sa compagnie de la revue Tel quel, on prévoit une récolte infructueuse, le premier nommé chevauchant son vélo dans l’au-delà, le second rêvant à quelques errances avec Dante comme copilote et Jean-Paul II sur le porte-bagages », déclare Jérôme Le blanc, créateur du site internet ecibas.net, qui tente de « susurrer quelques mots pour JRH, en priant que mon souffle laisse une traînée nette sur la stèle ».
Pourtant, les plus grands écrivains de l’époque s’étaient enthousiasmés pour ce jeune homme indépendant qui avait ses entrées dans tous les cercles sans être d’aucune chapelle. « Il est de ces rares écrivains pour qui une seule oeuvre de fiction publiée suffit à irradier tous les écrits personnels : journaux, articles, correspondance… Sa disparition précoce a creusé dans la production du temps un vide qui, selon moi, se laisse encore ressentir », déclarait Julien Gracq.
Et pour le non moins célèbre François Mauriac, « si Jean-René Huguenin avait vécu, si le temps avait été donné à l’auteur de La Côte sauvage pour écrire l’oeuvre que ce premier livre annonçait… Rien ne nous viendra plus de lui (…) mais nous l’auront eu mort (…) ce jeune homme ensanglanté qui surgit devant Dieu des débris de sa voiture et qui d’avance, avait tout payé ».

Un huis clos avec vue sur l’océan

Jean-René Huguenin est né le 1er mars 1936 et débuta en littérature par des articles à la revue La table ronde et au journal Arts. Conjointement, il préparait une licence de philosophie et le diplôme de l’Institut de sciences politiques qu’il obtint en 1957. Bien qu’il se destinât à l’ENA, il se consacra essentiellement à son oeuvre littéraire dès 1958. Outre la revue Tel quel, il multiplia les collaborations avec divers organes de presse après le succès critique exceptionnel de son premier roman, paru en 1960, devenu orphelin deux ans plus tard alors que son auteur n’avait que 26 ans.
Et quel roman ! Une Côte sauvage qui échappe à toutes les réductions biographiques et qui volera longtemps de ses propres ailes dans le ciel des lecteurs. Une Bretagne maritime, escarpée, belle et sauvage, abrupte et sourde, lieu propice au déchaînement des passions. Sur ces côtes violentes se dressent des corps prudents qu’une lame de fond peut briser à tout instant.
Celui d’Olivier, trop tendrement attaché à celui d’Anne, sa jeune soeur, destinée à Pierre, l’ami sacrifié qui se voit humilié sans ménagement. De nombreuses questions enferment le lecteur, tout au long de l’ouvrage, dans un huis clos avec vue sur l’océan dont le dénouement ne libère pas n’importe qui. Pourquoi Olivier veut-il que sa soeur reste auprès de lui ? Quels sentiments animent les différents protagonistes ? Amitié, amour fraternel, amour tout court, passion, souffrance… Tous les ingrédients qui permettent d’être capables de tout, même de la mort, que l’on attend d’ailleurs au détour de chaque page.