On a longtemps cru que le jeune écrivain allemand n’existait pas, prisonnier malgré lui du gigantisme des grands classiques, de l’immobilisme de ses prédécesseurs ou de la lourde culpabilité du passé nazi. Le mur est cependant tombé, l’Allemagne est réunifiée et les jeunes auteurs s’ouvrent sur le monde avec un besoin revanchard de légèreté… qui s’exporte bien. C’est le cas de Benjamin Lebert qui, avec son premier roman Crazy, a conquis des milliers de lecteurs à travers le monde.

« C’était le première fois. A l’internat de Neuseelen. Et, en plus, la deuxième nuit. Ça s’est passé plutôt vite. Ça ne va pas. Je me sens affreusement mal. Pourquoi est-ce qu’on nous bassine tellement avec la première fois? Après ça, on est un homme? C’en est fini des douleurs de l’enfance? On est adulte? Ouais? Ça y est, ma première fois est passée. Mais je me sens toujours un petit merdeux. D’ailleurs, je préfère. Pourquoi est-ce que je devrais devenir adulte? Ou pour dire les choses autrement, quel connard a imaginé un truc pareil? Pourquoi on ne reste pas des petits garçons, c’est tout? Qui ont envie de prendre leur pied? De baiser, de rigoler, d’être heureux? Je suis malheureux. Comme si un rêve s’était évanoui, un truc comme ça. C’était un peu trop pour moi, ce soir: au lieu de dormir, j’ai dû grimper à une échelle d’incendie, picoler, tirer un coup et, en plus, devenir adulte? Ça suffit pour une nuit. »
C’est en ces termes que Benjamin Lebert, à 16 ans, partiellement hémiplégique, fait le récit des premières nuits de son année de quatrième à l’internat de Neuseelen, en Bavière. Nul en maths mais surdoué en lettres, cet adolescent aux traits trompeurs d’un Léonardo di Caprio mais dont la verve romanesque s’apparenterait plus à un Rimbaud des temps modernes, emploie des mots simples et sincères, exprimant des idées qui rappelleront certainement à chacun d’entre nous que nous aussi, nous avons pu vivre dans l’insouciance adolescente, malmenés entre la peur de quitter de quitter l’enfance et celle, plus redoutable encore, de devenir adulte.

Allemagne: une certaine vision de l’adolescence

Car c’est de cela dont il est question dans Crazy : qu’attend-on de nous à 16 ans? Faut-il faire comme tout le monde quand on en a pas envie? Faut-il se plier à des normes imposées par les autres, par la société? Faut-il respecter des règles soit-disant indubitables tout bonnement parce qu’elles n’ont jamais été remises en cause? C’est à cela que tente de réponde Benjamin Lebert qui, tout au long de ce roman autobiographique déjà traduits dans plus de vingt pays, offre de l’adolescence une vision à la fois universelle, très personnelle et terriblement juste, qui a déjà conquis des milliers de lecteurs.
Quoi de plus naturel en effet que de s’exprimer simplement sur le sujet de l’adolescence? Il suffit pourtant de s’intéresser d’un peu plus près à la manière dont elle est généralement traitée dans la littérature pour se rendre compte qu’il est très difficile, voire impossible, de trouver un récit objectif qui ne sera pas complètement dénaturé par des artifices aussi nombreux que variés et qui reflèteront avec exactitude toutes les bienséances des courants littéraires du moment.
Simplicité, sincérité, objectivité… Des ingrédients à la portée de tous mais dont Benjamin Lebert a su trouver le juste dosage pour faire de son histoire un livre culte quelques mois à peine après sa parution et pour lequel les critiques s’accordent à dire qu’il s’agit là d’une véritable révélation littéraire. La relève tant attendue semble enfin assurée, née sur les décombres du mur, qui tourne le dos aux règles établies, au passé et à l’histoire douloureuse du pays, pour mieux s’attacher aux nouvelles réalités d’une Allemagne réunifiée.

Poids du passé nazi et culpabilité allemande

Il faut rappeler que, jusqu’en 1989, les écrivains allemands; qu’ils soient de l’ouest ou de l’est, étaient sensiblement les mêmes que dans les années 60, unis dans leur anachronisme mais utilisés publiquement pour légitimer chacun des deux Etats rivaux. La RFA (République fédérale d’Allemagne), image d’une démocratie libérale, devait s’appliquer à surmonter son passé nazi, tandis que la RDA (République démocratique d’Allemagne), incarnation de l’autre Allemagne, antifasciste et humaniste, devait en finir avec le capitalisme et autres prétentions à des annexions de territoire ou à des conquêtes économiques. Le roman d’usage était alors le roman de « formation », seul capable de traduire les aléas de la guerre et les problèmes de conscience d’un individu à la fois coupable et victime. Dans ces conditions, le passé du Troisiène Reich restant un sombre souvenir omniprésent, l’image donnée de l’adolescent, voire de l’adulte, n’était qu’une perpétuelle caricature de l’éternel enfant, comme par exemple Le Héros du Tambour de Günter Grass.
C’est réellement à partir de 1990, au moment de la réunification, que les écrits sortent de cet immobilisme, bien que les seuls écrivains capables d’exprimer un tel bouleversement idéologique soient toujours les mêmes. Cependant, une nouvelle génération se dévoile peu à peu, avec entre autres Peter Schneider ou Ludwig Harig, et avec elle une autre forme d’écriture. Les femmes font leur entrée sur scène et s’imposent par la qualité de leurs écrits. Mais les habitudes littéraires établies n’en sont pas pour autant chamboulées, elles se voient tout au plus insuffler un brin d’exotisme.
Le mur est tombé, les Allemands se retrouvent dans cette nouvelle société qui n’est ni la RFA ni la RDA, pas plus que l’une et l’autres ajoutées. Les écrivains ont en quelque sorte perdu leur appartenance sociale. Une nouvelle littérature « réunifiée » reste à construire. Le jeune public est sensible à la nouvelle capitale de la réunification, Berlin, et assiste avec passion aux récits de poésie rap, pop, en musique, une poésie de jeux de mots qui se pratique sur scène, dans les bars et clubs branchés, défiant tous les messages politiques et pédagogiques.
Fini le passé nazi et la fameuse culpabilité allemande… Place à la jonglerie, à la joie de vivre, à l’artificiel. Selon Mickaël Krüger, auteur des Histoires sans famille, « l’Histoire avec ses récits compliqués, c’est du passé ». Si l’histoire des deux Allemagne ne disparaît pas totalement de la production romanesque, elle ne fait plus partie des problèmes qui sollicitent l’intérêt des jeunes auteurs, ni celui des lecteurs.

Après la chute du mur de Berlin, l’ouverture et la médiatisation

Le renouveau de la littérature allemande ne se résume pourtant pas seulement à ce besoin de légèreté. Le pays s’ouvre sur le monde autant que sur lui-même, notamment à ses étrangers (dans la seule ville de Berlin, la communauté turque compte 160 000 individus), trouvant ainsi de nouveaux sujets d’inspiration. Dans Parenté dangereuse, le poète et romancier Zafer Senoçak, qui a su affirmer sa différence tout en s’intégrant à la culture allemande, semble surtout préoccupé par les relations difficiles qu’entretiennent les Turcs et les Allemands. C’est également sans compter sur le retour d’une présence juive dans la population allemande, qui amorce un retour romanesque et ne laisse pas indifférente la jeune génération.
Le contexte en Allemagne permet donc une large place à l’insouciance et à la créativité, même si, comme partout ailleurs, la loi économique du marché du livre fait foi. Laissant derrière eux la célèbre « lourdeur germanique », les jeunes auteurs, dont les premiers romans sont pétris de connaissances érudites, s’expriment en toute impunité et s’exportent bien. Comme Helmut Krausser, Inka Parei, Vladimir Kaminer, pour ne citer qu’eux, Benjamin Lebert a rendu caduc le roman de grand-papa, laissant au placard passé nazi et culpabilité pour entrer de plain-pied dans la réalité telle que les jeunes la vivent désormais. Chaque lecteur, quelle que soit son origine, peut ainsi se retrouver un peu chez soi. Et comme le souligne Georges Simenon en préambule de Crazy, « nous sommes tous des personnages de roman potentiels, à cette différence près que les personnages de roman vivent vraiment ».


L’avis de Günter Grass

Günter Grass, au même titre que Heinrich Böll, Siegfried Lenz ou Peter Härtling, ne fait plus aujourd’hui figure que de grand ancien. Prix Nobel de littérature en 1999, la critique avait cru voir dans son roman Le Tambour, au début des années 90, ce renouveau littéraire tant attendu. Le véritable renouveau, comme nous l’avons vu, n’est arrivé que bien plus tard. Mais Günter Grass refuse pour autant de parler de littérature en ruines.

« Depuis que j’ai commencé à écrire, on nous rabat les oreilles avec la soi-disant crise de la littérature! Et si on se trompait tout simplement de crise? Ne s’agit-il pas plutôt, de nos jours, de la crise de la médiatisation? En 1968, on avait été jusqu’à proclamer haut et fort que l’arrivée des nouveaux médias allait sonner le glas de la littérature. Rien que cela! C’est au tour d’internet désormais d’assumer tous les pêchés… Broutilles sans importance que tout cela. C’est dans l’air du temps.
Quand j’ai commencé à écrire, les jeunes écrivains allemands de l’immédiat après-guerre étaient au fond du trou. On nous a jeté la littérature étrangère en pâture et nous l’avons portée aux nues. Pour ma génération, la traductions des auteurs américains, Faulkner notamment, a été capitale (…) Une sorte de déclic s’est enfin produit en 1959, lors de la Foire du livre de Francfort; les premiers romans de Heinrich Böll, de Uwe Johnson, ainsi que mon roman Le Tambour et des textes jusque-là relégués dans les tiroirs ont été reconnus.
L’unification allemande précipitée a engendré l’incompréhension, voire le mépris du vécu dans l’ancienne RDA. Si le mur qui séparait le pays en deux est bien tombé, il n’en demeure pas moins que, de part et d’autre, il n’a pas fini de grandir dans beaucoup de têtes, et que pour les jeunes auteurs le défi est permanent.
Il est vrai que notre passé nous colle à la peau. Et qu’il est vain de tenter de s’en dépatouiller. Il nous rattrape de plus belle. Cela vaut pour tous. Le passé est une partie constitutive de nos pays. Le nier ne change rien à l’affaire. La culpabilité, c’est autre chose. Les jeunes écrivains d’aujourd’hui ne sont pas coupables, mais ils ont reçu en héritage la responsabilité des douze années terribles qui ont marqué le XXe siècle de manière indélébile. Ce n’est pas long, douze ans, mais ces douze années-là n’ont pas fini de hanter les esprits en Allemagne. »

Les écrivains témoins du renouveau allemand

Voici une liste exhaustive d’auteurs et d’ouvrages représentatifs de cette nouvelle littérature allemande. Ces écrivains étaient pour la première fois réunis au 21e Salon du livre qui s’est déroulé à Berlin.

– Benjamin Lebert, Crazy (Nil)
– Jakob Arjouni, Un Ami (Fayard)
– Judith Hermann, Maison d’été, plus tard (Albin Michel)
– Vladimir Kaminer, Discothèque russe (pas encore traduit)
– Georg Klein, Libidissi (Denoël)
– Helmut Krausser, Mélodies (Seuil)
– Mickaël Kumpfmüller, Hampel le fugitif (Denoël)
– Inka Parei, La Boxeuse d’ombres (Pauvert)
– Christoph Peters, Hanna endormie (Métailié)
– Senoçak Zafer, Parenté dangereuse (L’esprit des péninsules)
– Birgit Vanderbeke, Devine ce que je vois (Stock)

© Miss & Mister Corail / La Dépêche de Tahiti

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