Diderot, religieuse malgré lui En février 1760, Denis Diderot, accompagné de Grimm, écrivait La Religieuse, un inconditionnel de la littérature classique qui, après plus de deux siècles, reste une oeuvre accessible et qui n’a de cesse de marquer son temps. Retour sur le récit pathétique de Suzanne Simonin et sur ce qui ne pourrait être, en finalité, qu’un impensable canular.

Si nombreux sont ceux qui croient que la littérature classique reste un domaine réservé aux universitaires, ou à tout bon féru de littérature qui se respecte, Denis Diderot signait, il y a plus de deux siècles, en février 1760, La Religieuse, une oeuvre accessible à tous, tant par sa prose que par son sujet toujours d’actualité. Dans le rôle principal, Suzanne Simonin, une jolie jeune femme au passé familial difficile et à qui l’on a « arrêté » sa place, bien malgré elle, dans un couvent. Plus de père violent, plus de sœurs jalouses… Mais le pire est à venir quand il s’agit de « s’engager à prendre l’habit », pour la vie et bien entendu contre son gré.
Dès lors, Suzanne peut rêver de liberté, mais pas en dehors de quatre murs bien épais ; elle peut connaître l’amour, mais pas autrement que les parfois trop tendres amitiés de ses congénères ; elle peut espérer vivre, mais étroitement conditionnée par les lois strictes du couvent qui, selon sa propre expérience, rendent ces pauvres femmes complètement folles.

Une satire des couvents

« Elle était échevelée et presque sans vêtement. Elle traînait des chaînes de fer, ses yeux étaient égarés ; elle s’arrachait les cheveux ; elle se frappait la poitrine avec les poings ; elle courait. Elle hurlait… » Autrement dit, un « malheur éternel ».
Bien sûr, peu de lectrices et peut-être encore moins de religieuses occidentales se reconnaîtront aujourd’hui dans un tel désarroi. Il suffit pourtant de suivre un minimum l’actualité pour se rendre compte que l’enferment matériel et spirituel dont va être victime Suzanne Simonin n’est que le lot quotidien de millions de femmes à travers le monde, et dans certains pays musulmans plus que partout ailleurs. Au-delà d’une satire des couvents, on peut imaginer que cette oeuvre est un véritable plaidoyer pour la liberté d’expression et de mouvement.

La lueur d’espoir

Que faire pour sortir d’un tel enfer ? Suzanne semble entrevoir une lueur d’espoir en écrivant au marquis de Croismare, de son prénom Marc-Antoine-Nicolas, ancien capitaine d’infanterie dans le régiment du roi, qui pourrait devenir son protecteur et plaider sa cause de l’extérieur, car « on m’a fait l’éloge de sa sensibilité, de son honneur et de sa probité ; et j’ai jugé par le vif intérêt qu’il a pris à mon affaire, et par tout ce qu’on m’en a dit, que je ne m’étais point compromise en m’adressant à lui ».
Pour être sûre que le marquis est enclin à changer le sort de la malheureuse, Suzanne se « résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en entreprenant ces mémoires où je peins une partie de mes malheurs, sans talent et sans art, avec la naïveté d’un enfant de mon âge et la franchise de mon caractère ». Entre larmes et coquetterie Ainsi, la jeune religieuse entreprend l’histoire de sa vie, un récit où larmes et coquetterie s’entremêlent, mais « serait-ce que nous croyons les hommes moins sensibles à la peinture de nos peines qu’à l’image de nos charmes, et nous promettrions-nous encore plus de facilité à les séduire qu’à les toucher ? »
Dès la publication de La Religieuse, vingt ans après sa conception, le public de l’époque (comme le marquis) est sous le charme et compatit au sort de cette jeune femme, dont les malheurs ont fait l’actualité et que Diderot semble transmettre à la perfection. De nos jours, nos cœurs habitués seraient toutefois un peu moins sensible au calvaire de Suzanne. Les connaisseurs, quant à eux, jugeront que ce récit possède indéniablement tous les ingrédients, sur lesquels nous ne nous attarderons pas, faute de lignes, pour en faire une oeuvre novatrice dans l’histoire de la littérature française, qui trouve naturellement sa place, chaque année, à différentes étapes des études de lettres françaises.

L’incroyable canular

Dans La Religieuse, donc, Denis Diderot retrace la correspondance du marquis et de sa protégée, qui sont tous deux bien réels. Mais ce qui a agité les esprits, en cette seconde moitié des années 1700, et qui pourrait assurément surprendre encore plus d’un de nos contemporains, c’est que cette histoire empreinte de sincérité et d’émotions n’est en réalité qu’un incroyable canular, froid et sciemment calculé.
Un véritable coup de maître d’intellectuels distingués pour Diderot et ses compères, ou, pour ne pas les citer, Frédéric de Melchior, baron de Grimm, et Louise-Florence-Pétronille Tardieu d’Esclavelles, ancienne prétendante de Rousseau et féministe avant l’heure. On a donc osé se servir du nom et de l’histoire de cette pauvre fille qui s’est défendue corps et âme pour se libérer de son « internement abusif ». Mais dans quel but ?Le marquis de Croismare, lui, n’est pas du tout dans la confidence. Quant il reçoit et écrit des lettres à Suzanne, il est persuadé qu’elle en est l’auteur et la destinataire. Si le lecteur est insidieusement trompé, cette supercherie fait du marquis une véritable victime.

« La Religieuse restera »

Pourquoi ? Parce que les trois bandits, qui ne sont autres que des amis intimes, désolés de l’absence du marquis retiré dans une sorte de retraite dans son château normand de Lasson, près de Caen, cherchent un moyen pour le faire revenir dans les salons parisiens. Rien de tel donc, pour réussir ce tour « amusant », que de lui envoyer des lettres pathétiques soi-disant rédigées par une religieuse en fuite dont le procès a fait du bruit à Paris deux années auparavant.
Farce qui peut paraître d’un goût douteux, ou canular littéraire innovateur pour l’époque, Diderot n’a pourtant pas réussi à faire revenir son ami, mais le marquis est resté beau joueur. La pauvre religieuse n’a, quant à elle, certainement jamais eu connaissance du complot.
Malgré cela, comme l’écrivait P.-L. Roederer dans un article du Journal d’économie publique, de morale et de politique daté du 20 novembre 1796, « La Religieuse restera, parce que c’est un monument des moeurs des cloîtres et une leçon de vertu pour les gens du monde, parce que tous les événements qu’il renferme sont pleins d’intérêts, que leur enchaînement est naturel, leur développement facile et vrai, et que le style est admirablement d’accord avec le sujet ».

© Vivien Brochud / La Dépêche du Dimanche / Miss & Mister Corail

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