Après avoir fêté ses 40 ans de carrière, Sheila fait le bilan dans un livre-entretien avec le journaliste Didier Varrod, Ne vous fiez pas aux apparences. Tour à tour idole à couettes des Yéyés, chanteuse populaire des années 70, Club Diva de la vague disco ou icône gay, Sheila est aussi l’une des artistes françaises du show-biz qui a été le moins épargnée par les critiques et les rumeurs. Elle règle aujourd’hui ses comptes en se réinstallant confortablement en tête des ventes avec un livre, un album live ainsi qu’un DVD.

Sheila livreSheila, c’est cinq présidents de la République, plus de 80 millions de disques vendus dans le monde, une quarantaine d’albums, un nombre incalculable de chansons, des couettes emblématiques qui ont fini par peser « trois tonnes », une héroine du bréviaire des copains, un mariage à côté duquel « celui de la reine d’Angleterre ressemble à une fête de campagne », une rumeur assassine, des divorces de prime time, qu’il s’agisse de Ringo ou de son producteur Claude Carrère.
Sheila, c’est aussi une chanteuse populaire dont le simple nom ne laisse personne indifférent, idole des Yéyés pour les uns, chanteuse ringarde pour les autres, Club Diva de la vagues disco pour les Américains, icône gay pour la communauté homosexuelle qui compose aujourd’hui la majorité de son public. Une carrière avec des virages en épingle, une évolution artistique que le métier du show-biz a du mal à suivre, Sheila est le prototype même de la « star », si ce n’est que son parcours s’inscrit dans la durée, ce qui en excède plus d’un. Comme Dalida en fin de carrière, c’est seule qu’elle doit monter ses spectacles, boudée par ses confrères qui préféreraient lui offrir une couronne mortuaire dans sa loge plutôt que de soutenir une chanteuses qui a perdu, au fil des années, ses appuis les plus stratégiques, Claude François, Charles Trénet, Coluche, entre autres.
Après 40 ans d’une carrière mouvementée, Sheila règle aujourd’hui ses comptes dans un livre-entretien, Ne vous fiez pas aux apparences, paru chez Plon, avec le journaliste Didier Varrod, collaborateur de Jean-Louis Foulquier à France Inter et aux Francofolies depuis 1984, auteur de plusieurs ouvrages sur les grands noms de la chanson dont la seule biographie publiée à ce jour sur Jean-Jacques Goldman et de documentaires sur France Gall ou Renaud. « Le problème est que je ne sais pas pourquoi je dérange avec ce que je suis et mes chansonnettes. Mais moi, je me suis donné le droit de parler… »

« Sheila est un homme »… La rumeur

L’aventure de Sheila, alias Anny Chancel, commence en 1962. La jeune danseuse, qui travaille avec ses parents sur les marchés, auditionne dans une cinéma désaffecté parisien avec son groupe, les Guitars’ Brothers, devant un Claude Carrère encore inconnu et qui va bâtir son empire sur les épaules d’une adolescente qui brille par son énergie, mais aussi par sa naïveté. La légende veut que celui-ci se soit agenouillé à terre pour remercier le ciel de lui avoir donné celle qui fera sa fortune.
La mayonnaise, agrémentée de deux couettes qui vont coiffer toute une génération de jeunes filles, prend immédiatement. L’Ecole est finie, Première surprise partie, Vous les copains, Bang Bang, La Famille, Adios amor, des titres dont les textes semblent d’une atroce légèreté aujourd’hui, mais qui ont pourtant marqué leur époque. Véritable ouvrière de la chanson, Sheila inonde les ondes et le quotdidien des fans des sixties. Il y a les boutiques Sheila, les produits de beauté Sheila, une tournée dans toute la France, un livre et un film sur et pour Sheila. La petite entreprise grandit.
Premier coup de théâtre, pourtant, dès 1964 avec une rumeur qui ne la lâchera plus. Tout commence quand un journaliste écrit: « Sheila a grandi de dix centimètres », qui deviendra: « Sheila risque de devenir un homme », pour finir en :« Sheila est un homme », et dont la chanteuse avoue aujourd’hui avoir beaucoup souffert. « Il a fallu gérer les petits copains de mon fils Ludovic qui lui disaient qu’il avait été acheté, adopté, que sa maman était en fait simplement un père travesti. »

Du disco et trois blacks

A l’aube de la décennie 70, alors que nombre de « copains » sont tombés depuis belle lurette aux oubliettes, Sheila tire son épingle du jeu, notamment avec des titres comme Oncle Jo mais surtout Petite fille de Français moyen, parue durant les événements de mai 68 et qui lui vaudra de vives critiques de la part des « intellectuels engagés » de l’époque, certainement pas des jeunes qui sont dans la rue. Il faut cependant attendre les fameux Rois mages, en 1971, pour que la chanteuse renoue avec le sommet des hit-parades, en France, en Europe et en Amérique du Sud. Aux côtés de Claude François, son ami de toujours, de Johnny Hallyday et de Sylvie Vartan, Sheila va à nouveau monopoliser les écrans, notamment grâce aux célèbres shows des Carpentier, avec des titres toujours très « populaires »: Poupée de porcelaine, Tu es le soleil, Quel tempérament de feu, C’est le coeur, Un Prince en exil
Deuxième coup de théâtre, un mariage avec le chanteur Ringo qui tourne à l’euphorie générale et dont la chanteuse dit aujourd’hui: « En guise de mariage avec Ringo, j’ai vécu la pire journée de travail ». L’idylle tourne vite au cauchemar, question d’infidélités, mais de là naît un duo, Les Gondoles à Venise, qui a marqué les anales de la chanson française et que la chanteuse place sans ménagement à la première place du top des « ringardises ». En 1977, sa carrière prend un nouveau tournant avec le groupe S. B. Devotion et un titre, Love me baby, qui envahit les discothèques en quelques jours. Les gens du métier sont amèrement floués, car c’est le public qui découvre que cette chanteuse qui importe le disco en France n’est autre que l’interprète de L’Ecole est finie qui, de plus, se frotte sans états d’âme à trois danseurs Noirs… Du jamais vu! Qu’importe finalement, le succès est à la hauteur et Claude Carrère n’en finit plus de s’enrichir.

La Française préférée des Américains

Avec Singin’ in the rain, You light my fire ou Seven lonely days, entre autres, les portes de l’hexagone s’ouvrent et Sheila et ses Blacks s’installent au sommet des hit-parades dans le monde entier, jusqu’aux Etats-Unis où elle enregistre avec les plus grands des succès planétaires comme Spacer ou Little darlin’. La chanteuse découvre la liberté, fait la fête avec les Boney M, Kool & the Gang ou les Village People, avec lesquels elle se dispute continuellement les premières places, boit de l’alcool, fume des pétards, fait des rencontres sans lendemain…
Le retour en France est difficile. L’artiste ramène de son périple sur le nouveau monde un album résolument rock qui ne correspond pas à l’image que les Français ont de leur Petite fille de Français moyen, populaire et ringarde, image rassurante dont chacun peut à souhait se moquer, une spécificité bien française. Le divorce avec Claude Carrère s’amorce. Celui-ci lui fait à nouveau enregistrer des titres populaires à succès, comme Pilote sur les ondes ou Gloria. Mais le registre ne correspond plus à la chanteuse, qui refuse, coup sur coup, des chansons qui lui auraient pourtant permis de traverser confortablement la décennie 80 comme les deux précédentes.

« On ne quitte pas Claude Carrère »

Dorénavant, le choix de la musique et des textes sera primordial. Pour cela, la rencontre avec Yves Martin (Chacun fait ce qui lui plaît, Ulysse 31, etc.) est décisive. Un nouveau virage dans la carrière de Sheila qui, cette fois, est une réussite artistique mais un échec commercial. Le métier ne suit pas, car comme l’explique la chanteuse, « vous connaissez l’histoire de la petite fille riche qui quitte son père et se retrouve déshéritée? Moi j’ai quitté Claude Carrère et il m’a été signifié que l’on ne quitte pas Claude Carrère ».Depuis, en effet, la chanteuse fait cavalière seule, avec pour seul soutien celui du public. L’année 1985 marque le retour sur scène avec des chansons écrites dans cette optique: Tangue au, Vis vas, Le Film à l’envers, Emmenez-moi, Le Tam-tam du vent. Mais le show-biz n’en veut plus, ou peut-être n’en peut plus. Seuls Johnny Hallyday, Françoise Hardy, Jean-Paul Gauthier, Michel Drucker et Pascal Sevran se rappellent alors au bon souvenir de la chanteuse. Dernier coup de théâtre en 1989, où Sheila fait des adieux déchirants sur la scène parisienne de l’Olympia. Le téléphone ne sonne plus et la chanteuse affiche sa solitude.
Le lien avec le public n’est pourtant pas rompu grâce à quelques livres et quelques chansons diffusées sans promotion. Pour la première fois depuis son enfance, Sheila ne vit plus sous les feux des projecteurs, retrouve Anny Chancel et se ressource, préparant un retour réfléchi en 1998. Dès lors, la chanteuse ne jouera plus le jeu des producteurs mais se veut artiste de scène. Un nouveau virage dangereux mais réussi, soutenu par un public très gay sans doute nostalgique de la période disco. « Je n’ai pas le droit de vieillir, une icône ne vieilli pas », déclare Sheila qui, dans un registre très jazzy, renoue aujourd’hui avec les hit-parades et remplit les salles avec pour seule arme sa désormais légendaire énergie. Démodée? Finalement peut-être pas quand on entend encore Spacer sur les routes de Los Angeles ou de Sydney, Seven lonely days dans les discothèques grecques ou portugaises, ou encore L’Ecole est finie dans les cours de récréation françaises…

© Vivien Brochud / La Dépêche de Tahiti / Plon

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