La tâche n’est en effet pas simple, car pour la première fois, c’est une prostituée qui parle au nom des siens et non des pseudo-militants, féministes ou moralisateurs divers, qui imposent des points de vue intransigeants sans jamais avoir mis un pied sur le « trottoir ». Mais de par sa sur-médiatisation, Claire Carthonnet n’est-elle pas devenue membre à part entière de cette communauté de la nuit ?
« Beaucoup de gens me reconnaissent dans la rue et leur comportement à mon égard est plutôt bienveillant. Par contre, dans mon travail, les répercussions ont été plutôt négatives. Je pense que beaucoup sont impressionnés par ma médiatisation et mon discours. Lorsque l’on va voir une prostituée, on n’attend pas d’elle qu’elle ait un cerveau. D’autres ont certainement eu peur d’une éventuelle dénonciation de leur statut de clients… Ce qui fait qu’aujourd’hui je ne travaille plus beaucoup. »

« Flics véreux et proxénètes renaissants »

Que l’on soit pour ou contre la prostitution, J’ai des choses à vous dire nous ramène à l’essentiel en nous rappelant que les personnes qui se prostituent, volontairement ou non, ne sont pas ces bêtes noires qui déambulent sur nos trottoirs, qu’il faut chasser pour ne plus y penser. Car la prostitution s’exercera toujours, d’une manière ou d’une autre. Dans ce cas, ne vaut-il mieux pas que ces femmes et ces hommes puissent bénéficier d’un minimum de droits et de sécurité ?
L’essentiel, c’est aussi ce que nombre de gens se disant « bien-pensant » ont souvent tendance à oublier : les prostitués ne sont autres que des personnes avec leurs joies et leurs souffrances, qui méritent le respect et le droit à la parole au même titre que chacun d’entre nous. « Les choses n’ont pas évolué depuis la sortie du livre… mais bien depuis la mise en application de la loi sur le racolage. Cette loi a fait baisser les tarifs par deux, une perte de pouvoir et de négociation manifeste pour les personnes prostituées dans leurs tractations avec les clients, une précarisation ou la loi pousse à la pauvreté beaucoup d’entre nous. Il y a aussi l’émergence de la violence de la part des clients. La répression s’exerce de façon sporadique, ce qui tend à instaurer une pression et une ambiance malsaine sur les trottoirs de nos villes. De plus, notre criminalisation nous pousse à une certaine clandestinité qui nous met à la merci de flics véreux et proxénètes renaissants. Bref, le tableau est assez morne. L’espoir de ce livre est surtout que beaucoup de gens nous soutiennent et changent leur comportement et leur regard vis-à-vis de notre activité. Peut-être qu’un jour proche viendra où nous pourrons nous manifester à nouveau… mais cette fois soutenus par la population. »

« Pute et insoumise »

On entend généralement dire que la prostitution ne peut être un choix, que lorsque l’on se prostitue, on est forcément victime. Quand Claire Carthonnet prend la parole, le discours est tout autre…
« Le choix n’existe pour presque personne, ni pour les femmes de ménage, ni pour celles qui œuvrent à l’usine, ni pour les caissières de supermarché. Le choix est relatif et restreint pour chacun et chacune d’entre nous. L’obligation économique nous pousse en fonction de nos aptitudes et nos compétences à choisir dans un éventail restreint de propositions professionnelles. Il faut tenter de faire comprendre qu’une solidarité de toutes les femmes avec les prostituées est nécessaire pour faire avancer les droits de l’ensemble des femmes, sans distinctions de « bonnes » ou de « mauvaises ». Plutôt que « ni pute, ni soumise », je choisis « pute et insoumise ». La récupération du stigmate d’une insulte pour en faire quelque chose de positif, qui poussera à l’émancipation des femmes et à lutter plus efficacement contre les violences et les inégalités subies par les femmes. Ainsi pense Gail Pheterson dans son livre Le Prisme de la prostitution : « La menace du stigmate de putain agit comme un fouet qui maintient l’humanité femelle dans un état de pure subordination. Tant que durera la brûlure de ce fouet, la libération des femmes sera un échec. »

Françaises… étrangères… quelle différence ?

Alors que la loi Sarkozy visait en premier lieu à lutter contre les réseaux proxénètes et que l’on pouvait entendre dans les interviews que les travailleuses du sexe françaises et autonomes ne seraient pas inquiétées, il faut bien se rendre à l’évidence, c’est la prostitution dans son ensemble qui est désormais criminalisée. Françaises, étrangères, même combat ?
« Bon nombre de femmes étrangères sont dans un processus migratoire. Elles ont des impératifs économiques que nous n’avons pas. Elles cherchent en Europe de l’Ouest l’Eldorado et de meilleures conditions de vie que dans leurs pays d’origine, souvent victimes de la guerre et de la pauvreté. Nous sommes aussi responsables de la situation dans laquelle se trouvent certains pays et certains continents entiers. Nous avons participé à l’appauvrissement de certains et ne faisons rien pour lutter contre. Nous ne participons que très peu, par exemple, à l’éradication du sida en Afrique, ni contre la misère et la pauvreté, ni contre les guerres civiles, ni contre la corruption. Il est donc légitime que ces migrants, femmes et hommes, cherchent à venir dans nos pays riches. Même si le rêve se transforme en désillusion. Nos politiques migratoires poussent les femmes au travail domestique ou à la prostitution et les hommes au travail clandestin. Nous devons lutter activement pour que ces femmes accèdent à leurs droits fondamentaux pour pouvoir s’extirper de la violence et de l’exploitation que beaucoup subissent. Nous, « françaises », n’avions pas à subir les proxénètes ou les flics pourris tant que nous n’étions pas criminalisées. Aujourd’hui, nous sommes les clandestines que ces étrangères étaient hier. A notre tour de subir si nous continuons à rester sur les trottoirs pour gagner notre vie… »

© Vivien Brochud