La mort de Vincent Humbert, le 26 septembre 2003, a déclenché une vive polémique sur l’euthanasie en France. Peut-on choisir sa mort quand on en peut plus de vivre ? Je vous demande le droit de mourir, paru aux éditions Michel Lafon, est un message bouleversant pour que les condamnés de la vie puissent obtenir, s’ils le réclament, une libération dans la dignité.

« Monsieur Chirac, je vous demande le droit de mourir. » Le 30 novembre 2002, Vincent Humbert adressait cette supplique au président de la République Jacques Chirac. Une demande que ce dernier n’a pu satisfaire puisqu’en France, le droit de mourir ne fait l’objet d’aucune reconnaissance légale. L’euthanasie, qui peut être définie comme le fait de donner volontairement la mort à une personne atteinte d’une maladie incurable, à sa demande et afin de mettre un terme à ses souffrances, est au contraire strictement interdite, passible de sanctions pénales.
Le calvaire du jeune homme avait pourtant commencé deux années plus tôt. Victime d’un accident de la route, il a passé neuf mois dans le coma, puis est devenu tétraplégique, aveugle et enfin muet. Restant néanmoins parfaitement lucide, il a pu, durant trois longues années, mesurer les dimensions de sa souffrance, de son isolement, de sa non-existence, et n’a cessé de faire part au chef du gouvernement de son souhait de mourir.
Mais l’affaire Humbert débute réellement à la fin du mois de septembre 2003. Sa mère, Marie, qui le veille quotidiennement depuis l’accident et avec laquelle il correspond par signes, reçoit de lui un ultime appel pathétique et décide de l’aider à mourir en mettant dans sa sonde gastrique une forte dose de barbituriques. Vincent tombe alors dans un coma profond. Le surlendemain, le 26 septembre, les médecins décident de débrancher ses appareils respiratoires, provoquant le décès.

Quand la médecine ne peut plus rien

Commence alors une polémique qui va déchirer la France entière. Quand la médecine ne peut plus rien pour le malade, que celui-ci est un spectateur impuissant devant ses tortures, pourquoi lui serait-il refusé d’en obtenir la fin ? Parce que la loi est ainsi faite et qu’en somme tout ça n’est pas très catholique ?
Fin octobre, le procureur de la République de Boulogne-sur-Mer annonce l’ouverture de deux informations judiciaires. L’une vise la mère du jeune tétraplégique pour « administration de substances toxiques commise avec préméditation et sur personne vulnérable », l’autre concerne le docteur Frédéric Chaussoy, chef du service de réanimation du centre héliomarin de Berck-sur-Mer, où était soigné Vincent, pour « empoisonnement avec préméditation ».
Dès lors, tout le monde s’en mêle, médecins, malades, politiques, religieux, anonymes. Le débat descend dans la rue quand les Français s’aperçoivent que le droit de mourir peut être, lui aussi, fondamental.
De côté des juristes, « on peut parler pour Marie Humbert de réaction et d’action passionnelle. Le parquet, vu sa détresse, n’a pas voulu prendre la moindre mesure qui l’aurait empêchée d’accompagner les derniers instants de son fils ». Elle risque une peine maximale de 5 ans de prison. Le docteur n’est pas mieux loti. La mort de Vincent « n’est pas due à l’arrêt du respirateur artificiel, mais à deux injections de Nesdonal et de chlorure de potassium », pour lesquelles Frédéric Chaussoy est visé par une information judiciaire.
Le monde médical est indigné et se mobilise pour soutenir son confrère. « Ne nous méprenons pas, notre mission est avant tout celle de soigner en refusant la souffrance sous toutes ses formes. Il existe cependant des limites à notre exercice. Notre confrère, le docteur Chaussoy, avec l’ensemble de son équipe, a été confronté à ce choix. Face à une situation sans issue, face à la souffrance d’une famille, le docteur Chaussoy a décidé de ne pas poursuivre les soins et de donner activement la mort dans une situation où chacun de nous aurait pu agir de la même façon », peut-on lire sur le site appel-chaussoy.fr. Quelques jours auparavant, l’Ordre des médecins estimait même l’attitude du docteur « conforme » à son devoir.

De forts clivages religieux

Copieusement relayé par les médias, le débat fait rage au sein de la population. Selon un sondage BVA pour Profession politique en date du 23 octobre 2003, 41% des personnes interrogées pensent qu’il est nécessaire de légiférer sur l’euthanasie et 39% estiment que cela serait « plutôt utile », contre 18% seulement qui jugent une loi « plutôt inutile » voire « superflue ». De plus, l’autorisation d’euthanasie est souhaitée par une majorité des Français, que le patient soit conscient ou non. Ainsi, 86% des personnes interrogées se disent favorables à une loi autorisant à mettre fin à la vie de personnes atteintes de maladies douloureuses et irréversibles qui en ont fait la demande, et la proportion est à peine plus faible dans le cas où les personnes ne sont plus conscientes (82%).
Cette enquête réalisée par téléphone montre également de forts clivages religieux. Parmi les personnes se déclarant sans religion, 94% affirment que la primauté doit être accordée à la liberté de mourir par rapport au caractère sacré de la vie. Chez les personnes se déclarant catholiques, la proportion est de 86% et de 66% chez les sondés ayant une autre religion.
Si l’hebdomadaire Impact médecin révéle que « 78% des médecins généralistes souhaitent autoriser l’euthanasie en France », les politiques, eux, semblent se retrouver un peu plus dans l’embarras. A droite, François Fillon et Jean-Louis Debré s’opposent à l’immobilisme affiché du ministre de la Santé, Jean-François Mattei. A gauche, François Hollande se prononce en faveur d’une loi, tandis que Bernard Kouchner redit sa préférence pour une charte. Jean-Pierre Raffarin, quant à lui, est contre une modification de la législation en affirmant que « la vie n’appartient pas aux politiques », une attitude jugée « négative » par 49% des Français quand le cas de Vincent Humbert a bel et bien ouvert une brèche dans le dispositif sanitaire de fin de vie. Mi-octobre, un rapport rédigé par la psychologue Marie de Hennezel et remis au gouvernement se révélait contre une loi sur l’euthanasie et insiste sur l’amélioration de l’accompagnement des malades en phase terminale.

Des arguments terribles

Mais à droite, tout le monde n’est pas de cet avis. En tête, le jeune conseiller régional UMP d’Île-de-France Jean-Luc Romero, qui nous livre une lettre adressée au Premier ministre en lui demandant « d’écouter les terribles murmures des hommes qui souffrent de ne plus être des hommes ».
« Ainsi, Vincent, à qui les médecins ont annoncé qu’il devait renoncer au fol espoir de retrouver sa vie d’avant, de retrouver l’usage de ses bras, de ses mains, de ses jambes, de ses pieds, de ses yeux, n’a plus que sa liberté de penser. Durant trois années, son esprit, qui conserve sa clairvoyance, sa lucidité, lui dicte que cette vie ne vaut pas la peine d’être vécue », écrit le président d’On est là.
Une souffrance qui peut toucher chacun d’entre nous au détour d’une route et que Vincent Humbert a su exprimer depuis son lit d’hôpital. Une détermination à mourir et des arguments terribles pour que les condamnés de la vie puissent obtenir, s’ils le réclament, une libération dans la dignité. Un message bouleversant relaté dans un livre paru chez Michel Lafon, Je vous demande le droit de mourir, une phrase désormais célèbre qui permettra peut-être aux hommes qui n’en peuvent plus de vivre d’accéder un jour au droit de mourir.

Ouvrir un grand débat national sur l’euthanasie

Jean-Luc Romero 001En préambule de son prochain livre, le conseiller régional UMP d’île-de-France et président d’On est là, Jean-Luc Romero, auteur de trois ouvrages à succès, On m’a volé ma vérité (2001), Virus de vie (2002) et Lettre à une droite maladroite (2003), qui se dit « bouleversé » par l’affaire Humbert, revient sur le devant de la scène et demande au Premier ministre d’ouvrir un « grand débat national sur la fin de vie ». Extrait…

« Nos sociétés de grands savoirs sont incapables de comprendre la mort et s’obstinent à vouloir rejeter l’inéluctable le plus loin possible. Et nos élites, persuadées qu’elles mourront de leur belle mort, au fond d’un lit, d’un arrêt cardiaque, en pleine possession de leurs moyens, refusent d’envisager d’abréger le calvaire de celui qui est condamné à une « non-vie ».
La vie est le bien le plus précieux. Mais, non, toutes les fins de vie ne valent pas la peine d’être vécues.
Alors, quand la fin est inéluctable ou les souffrances insupportables, pour aller dans le sens de la responsabilisation des individus, il faut laisser à chacun le droit de décider de sa mort, dans le respect de ses propres convictions idéologiques, religieuses ou philosophiques, tout à fait honorables si on ne cherche pas à les imposer aux autres.
On ne condamne pas un être humain, bien portant, qui tente de se suicider. On compatit légitimement pour un ancien Premier ministre qui se tire une balle dans la tête, car il est épuisé psychologiquement. Mais on dénie ce droit à un individu que la science condamne à une vie végétative durant cinquante ou soixante ans.
Lorsque la volonté d’en finir avec cette « non-vie » a été clairement exprimée, qui est moralement en droit de contrarier ce projet ? Personne.
Et celui ou celle qui aide le malheureux à gagner son repos éternel est transparent. Il est aussi condamnable que la fenêtre qui s’est ouverte pour laisser passer le candidat au grand saut, que l’arme à feu qui a expulsé son projectile de mort. Et celui ou celle qui, selon la formule consacrée, ne porte pas assistance à une personne en danger en « débranchant » les lourds appareils d’assistance, n’est pas plus coupable que l’air qui n’a pas su retenir le pauvre défenestré ou que la nature qui a contemplé, impuissante, l’homme appliquant le pistolet sur sa temps.
Dans ce cas, comme dans mille autres, ne jugeons pas celui qui pense autrement.
Les médecins ont enfin rendu à Vincent Humbert sa liberté de penser. C’est un soulagement pour sa famille, mais aussi pour tous les humanistes. Alors, ne condamnons pas sa remarquable mère qui l’a accompagné tendrement vers cette douce issue.
Forts de cette affaire qui nous interpelle tous, reconnaissons désormais à nos concitoyens, en fin de vie et à bout de force, et qui le demandent de tout leur être, le droit à ce grand voyage. »

L’euthanasie… Quelle définition ?

L’encyclopédie Quid propose une définition complète sur l’euthanasie :
« Passive : un malade peut vouloir mettre fin à ses jours et demander clairement et formellement au médecin de cesser les soins qui pourraient les prolonger.
Active : assimilée à un homicide ; peines allant jusqu’à la réclusion à perpétuité pour le responsable.
Limites au libre choix de sa propre mort : le suicide volontaire est autorisé. Mais aider ou encourager activement une personne à mettre fin à ses jours constitue le délit de non-assistance à personne en danger au sens de l’article 223-6 du nouveau Code pénal. La propagande ou la publicité en faveur de produits préconisés comme moyens de se donner la mort est punie d’une peine maximale de trois &ans d’emprisonnement et de 300 000 francs d’amende. Aider, à sa demande, un tiers à provoquer sa propre mort pour atténuer ses souffrances est passible de sanctions pénales, civiles et disciplinaires pour quiconque (en particulier le médecin). L’Assemblée médicale mondiale a cependant déclaré que « le médecin s’abstiendra de tout acharnement thérapeutique, c’est-à-dire de tout traitement extraordinaire dont personne ne peut espérer un quelconque bénéfice pour le patient ».

Plus de lectures sur le sujet de l’euthanasie

Regard éthique sur l’euthanasie, collectif, éditions Conseil de l’Europe.
Euthanasie, mieux mourir, G. de Vericoort, éditions Milan.
La dernière liberté, de François de Closets, éditions Fayard ou LGF.
Euthanasie et dignité, de Jacques Ricot, éditions LGF.
Mourir dans la dignité, quand un médecin dit oui, de Comte-Sponville, éditions Robert Laffont.
Faut-il légaliser l’euthanasie, de Michel Hautecouverture, éditions Le Pommier.
Mes aveux, de Christine Malèvre et Marie-Thérèse Cuny, éditions Robert Laffont.
Euthanasie, l’hôpital en questions, de Béatrice Piccini, éditions Michalon.
Face à celui qui meurt, de Patrick Vespieren, éditions Desdée de Brouwer.
Euthanasie, de Bernard Glorion et Maurice Abiven, éditions Presses de la Renaissance.

© Miss & Mister Corail / Vivien Brochud / Jean-Luc Romero / DR

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